• Melanie Frerichs-Cigli

Aller au bout du monde

Chercher l’humanisme, c’est une quête intérieure, me direz-vous. Eventuellement, une quête politique ou bien philosophique. Pourquoi aller ailleurs et dans ce cas, où ? Il y a tant à faire, et partout ! C’est indéniable et j’ai essayé.


Cependant, une fois que le constat amer est posé de la crise civilisationnelle qui affecte l’ensemble de nos sociétés, malades de différences, d’indifférence et de haine, il ne s’agit plus simplement de rafistoler le vivre ensemble à coups d’actions citoyennes ici ou là. Il ne s’agit même pas de détruire, cela est trop aisé et nous y allons naturellement. Il s’agit de savoir ce qui reste à sauver de ce grand rêve que nous avons eu en commun d’un monde où l’humanité entière, voire la planète - animaux compris, se trouvaient respectées dans leur dignité fondamentale par principe. L’échec de la modernité en tant que ressort d’un progrès linéaire est patent, il est inscrit dans sa genèse même, puisqu’il n’y a d’universel qu’une certaine vision de l’homme et de ses droits, en un temps où le monde ne fait plus qu’un. Mais ce n’est pas là l’important : l’idée fondamentale de l’intégrité et de la dignité humaine n’est pas occidentale, ou moderne par essence. Et après tout, la grandeur de l’empire ottoman tenait tout autant à l’état de droit, de justice sociale et politique, de respect des croyances de chacun, de prise en compte de la santé et de la salubrité publique, bref, à cette manière de voir l’homme et sa place dans le monde. Ce n’est ni le système politique par essence qui fait le bien commun, ni une base culturelle et spirituelle spécifique qui le générerait naturellement. Mais, simplement, cette idée lumineuse et franchement évidente que nous avons tous le droit de nous sentir en droit.


Si l’ONU est en échec, manquant de moyens, de crédibilité, d’impact positif mesurable sur le terrain des conflits qu’elle administre comme des actions humanistes qu’elle promeut, il n’en demeure pas moins qu’elle concentre le principe même, raffiné si je puis dire, de la dernière itération de cette philosophie mise en pratique. Et où la disséquer mieux qu’au Costa Rica ? Parce que ce petit pays, à peine la taille de la Bretagne et de la Normandie réunies, la distance de Casa à Marrakech d’une côte à l’autre, est un laboratoire. Je vous le disais, on y trouve la UPEACE, l’Université pour la Paix de l’ONU, on y trouve le siège de l’UNESCO pour l’Amérique Latine, on y trouve beaucoup de choses, y compris le siège de la Francophonie pour l’Amérique Latine. On y trouve surtout un régime politique et une constitution directement inspirés de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 ; et un drapeau bleu-blanc-rouge en l’honneur de cette France qui avait su inventer les Lumières. On y trouve enfin une démocratie totale, l’une des rares de la planète, où la promotion des droits humains, de l’éducation, de la santé est directement correlée à l’interdiction de l’armée et la protection de l’environnement. Ils sont exemplaires en matière d’énergie renouvelable, d’accueil des migrants, de droits des minorités, de protection des vulnérables et de valorisation du savoir artistique, culturel, académique et scientifique.


Pourtant, ils ne sont pas gâtés par la nature. Oui, la Nature, si belle, qu’ils protègent au point que 30 % du territoire national est classé réserve naturelle, que la chasse est interdite, le reboisement fortement subventionné et l’énergie intégralement renouvelable. Le pays lui-même, en équilibre entre Amérique du Nord et Amérique du Sud est né d’éruptions volcaniques. D’ailleurs, il possède plusieurs volcans très actifs, il est situé en plein sur la grande faille du Pacifique et les tremblements de terre sont réguliers (j’en ai vécu plusieurs en trois mois, dont un mesuré à 6,4 sur l’échelle de Richter, soit bien plus que ce qu’il avait fallu pour détruire Agadir. Pas un verre n’a tremblé dans mon appartement, alors que mon lit houlait ; pas un signe d’émotion dans les rues, pas un mort dans le pays. Quelques routes détruites, quelques étagères tombées et quelques embouteillages). Les 81 000 espèces différentes de bestioles qui l’habitent, des minuscules aux énormes, ont presque toutes capacité à te bouffer (et ne s’en privent pas forcément, l’occasion aidant). Bordé par le Pacifique comme l’Atlantique, il pleut 7 mois par an ici et le pays est tellement accidenté (ben oui, volcans après volcans), tellement tropical et verdoyant que les distances s’en trouvent démultipliées. 51 000 km2 et probablement 13 ou 14 micro-climats pour 12 écosystèmes répertoriés. Vous pouvez faire 200 km et traverser le brouillard, la grêle, la forêt tropicale, une mangrove (je le sais, je l’ai fait). D’un kilomètre au suivant, c’est le déluge ou la sècheresse, il fait 40° ou seulement 25.


Résultat : peu de population, une terre fertile, mais profondément rude, physique, et très peu de moyens de l’adoucir, tout simplement parce que ce n’est pas rentable : 5 millions d’habitants, avec un problème d’infrastructure structurel, si j’ose dire, c’est un non marché d’importation, une impossibilité du luxe, en quelque sorte. En prime, des cultures régionales très fortes, aux modes de vie radicalement différents. Par contre, des écoles dans tous les coins, des hopitaux à moins de 50 km où que vous soyez. Avec tout ça, le Costa Rica n’est pas laïc, mais Catholique, Apostolique et Romain. Mais si l’Etat soutient l’Eglise Catholique, il dénie à ses membres le droit de faire de la politique et à tous de se mêler des croyances de chacun, librement exercées pour autant qu’elles respectent la bonne morale et le principe de la dignité humaine. Car non, ce n’est pas la laïcité, l’essence des Lumières, c’est l’Homme, après tout.


En plus, le Costa Rica n’est pas dans une région facile : coincé entre la Colombie et le Mexique, il sert de plaque tournante aux narcotrafiquants. Et, malgré une Constitution qui sacralise plus et mieux la liberté, les droits et la dignité de l’Homme qu’aucun autre pays à ma connaissance, il possède aussi l’une des 10 prisons les plus dures du monde. Côté politique, il est débordé par l’instabilité du Nicaragua d’un côté, pas bien loin du Vénézuela de l’autre et la crise migratoire atteint un pic jamais égalé. Pour autant, il est exemplaire en matière de droits des réfugiés. C’est aussi au Costa Rica que se trouve le siège du Haut Commissariat aux Réfugiés pour l’Amérique Latine. Côté économique, pas de surprise : petit marché national, totalement dominé par les Etats-Unis. Tout est très libéral, donc là encore, la jungle, pourrait-on croire, et 20 % de pauvres. Eduqués, parfaitement alphabétisés, disposant de bourses d’études quand ils sont doués et d’une espérance de vie record parce qu’il y a la sécurité sociale, mais vraiment pauvres quand même.


Parce que voilà, c’est ça, le Costa Rica, c’est la jungle transformée en jardin verdoyant. OK, même les fourmis peuvent te manger, mais y’a les baleines, les tortues, les paresseux, les grenouilles, les singes et les papillons ; OK, l’économie est libérale, mais il y a les gens, ils ont des droits, et tout cela mérite d’être préservé. Rien n’est parfait, les constrastes ici sont saisissants et on n’est pas hors du monde. Les débats sont peu ou prou les mêmes et les gens pas meilleurs ou plus beaux ou plus doués... il n’empêche. En un temps où il fait bon croire que le modèle des Lumières a complètement échoué, ici, il marche. Comment ? Pourquoi ? Dans quelle mesure est-il en train, ici aussi, de s’effondrer ? En quoi surtout ne le fait-il pas, c’est-à-dire, en somme, que peut-on sauver du délitement fataliste considéré comme du réalisme politique ailleurs ?


Bref, comment vit-on encore en 2019 sans avoir peur de son voisin ? Sans envisager la possibilité de la guerre ? Sans imaginer que sa bonne morale puisse valoir à l’autre d’aller en prison si ce n’était pas la sienne ? Sans pouvoir comprendre que dans certains pays, les enfants, les femmes, les vieux, les minorités ne disposent pas de protection spécifique, que l’éducation n’est pas gratuite partout et la santé qu’un privilège pour les 9/10èmes de la planète ?

Et que peut-on en apprendre ?



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