• Melanie Frerichs-Cigli

Argent pas cher

Le PodcAst du BouT du mONde – épisode 15 – 30/08/2019

Musique de fin : «Money» Pink Floyd – Tous droits réservés

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Bon ! On est à la fin du mois ! Je suppose que la plupart d’entre vous qui m’écoutez, a au moins la chance d’être certes, un peu à court, mais pas en train de crever la dalle. Ben oui, faisant partie d’une élite intellectuelle et économique rien que du fait de la maîtrise - native ou acquise du français, langue encore un peu portée par l’impérialisme, vous possédez d’office bien des avantages qui font rêver parfois jusqu’au voisin. Mais même ainsi, dans l’immense majorité du monde développé désormais, on tire la langue à la fin du mois tant que le salaire n’est pas tombé. Et, de la même manière que les états, une immense proportion de ce que l’on appelle la classe moyenne est surendettée et court après les traites.

Pourtant – et cela m’apparaît encore plus clairement au Costa Rica, pays libéral par excellence, l’argent n’a strictement aucune valeur. Non, mais je suis sérieuse, hein, walou ! Prenez n’importe quel produit de consommation courante, qu’il s’agisse de vêtement, voiture, bijoux, nourriture, etc. You name it ! D’un pays à l’autre, il n’a pas la même valeur, déjà. Et ensuite, au cours d’une année normale, son prix va être amené à changer, parfois du jour au lendemain, pour des raisons aussi arbitraires que les soldes, par exemple, une saison festive - comme Noël ou Ramadan, une tension diplomatique ou même un simple changement dans le taux de change. Ici, j’ai même vu des magasins high-tech qui, important des Etats-Unis, faisaient des pubs d’enfer sur la baisse des prix générée par la chute du dollar, par exemple. De plus, dès que vous achetez un objet, immédiatement, et même si vous ne l’utilisez pas, il pert un quantième considérable de sa valeur, jusqu’à parfois ne plus rien valoir. Et puis, c’est quoi ce système qui nous fait parfois obtenir moins cher – et malgré tout négocier ! un produit de première nécessité dans le même temps que, sans y penser, nous laissons plus en pourboire ou sur un coup de tête ? Et ça, c’est sans compter les différences de prix parfois ahurissantes sur un même produit, exactement, vendu dans un magasin chic ou dans un quartier populaire, le même jour, dans la même ville. Ici, d’ailleurs, ce qui vaut pour les marchandises vaut tout autant pour les services, je veux dire encore plus que partout ailleurs, où c’est toujours un peu vrai. Et vous pouvez trouvez des dentistes qui vous font un détartrage à 350 dollars ou à 20, sans qu’il soit possible d’en déduire a priori la qualité des soins dispensés.


Vous me direz que tout cela prouve la non-valeur des choses, pas de l’argent, qui, quoi qu’il en soit, est toujours nécessaire à l’achat de denrées et services. Et pourtant, non. Les services nous rendent toujours le même service, qu’ils soient en promo ou full price. Et bien entendu, il en va de même pour les produits. De telle sorte que consommer devient un jeu de roulette : rouge, tu perds, noir, tu gagnes. Entre la promo sur le pack de lessive inratable - une bonne économie, vraiment ! Et ces p’tites fraises hors saison qui te faisaient de l’oeil, la société de marché est un gigantesque casino, où l’on fait assez facilement crédit pour mieux te racler le fond du porte-feuille. Eh oui, ce n’est pas parce que l’argent n’a pas de valeur que nous ne le payons pas. Nous produisons des services et des biens, qui nous sont rémunérés en jetons de casino. Et de nos efforts quotidiens ne restent qu’une chance au grattage, deux au tirage et zéro à l’économat.

Ceci dit, rassurez-vous ou inquiétez-vous, c’est selon, mais il en va exactement de même pour absolument tout le monde, des particuliers aux entreprises, jusqu’aux états ! Et vous vous souvenez comment je vous disais que les Etats-Unis étaient fauchés comme les blés, et que ce qui le démontrait était l’inversion de la courbe des taux d’intérêts à 2 et 10 ans ? Ben vous savez quoi ? Les ptits copains les autres pays, c’est tout pareil ! Et la liste de ceux qui pratiquent des taux d’intérêts carrément négatifs sur leurs obligations d’état – c’est-à-dire qu’à terme, ils promettent de rendre moins d’argent qu’on ne leur en a prêté, s’allonge de jour en jour.


Alors, deux phénomènes se croisent là. Vous savez que les obligations d’état, comme n’importe quel emprunt, sont libellées en termes d’échéance, c’est-à-dire le moment où le remboursement est dû. Plus un état propose un taux bas sur une échéance longue, plus il joue sur la confiance qu’il inspire, car il se positionne en valeur refuge. Mais à rebours, plus ses taux d’intérêts sont bas sur les échéances courtes, moins il inspire confiance en sa capacité à générer l’argent du remboursement, en plus des intérêts. Donc en gros, si un état est solide, ses obligations à court terme sont rentables et ce, de manière encore plus flamboyante lorsqu’il s’agit de financer un investissement dont on sait que les retombées économiques seront immédiates. Un cas à ne pas confondre avec les taux usuraires pratiqués avec les états économiquement déjà faillis, parce que là, pour le coup, on sait qu’il ne remboursera pas et on veut se payer sur la bête en rachetant ses infrastructures en échange de l’intérêt sur la dette initiale, finalement un bon investissement.


Cette liste, maintenant, regroupe les états développés – hormis les Etats-Unis, donc, qui, à l’heure actuelle, pratiquent des taux d’intérêts négatifs sur leurs obligations, du plus solide aux plus fragiles, selon le seuil d’échéance où se produit l’inversion :

- à 50 ans : la Suisse. Toujours un coffre-fort, elle profite surtout du fait que placer son argent en Suisse, même quand on en perd un peu, c’est être sûr de le retrouver à la fin.

- à 20 ans : l’Allemagne, le Danemark. Là, le cas est différent. L’Allemagne est en récession indutrielle, les deux sociétés sont vieillissantes… C’est un mélange. Au demeurant, le Danemark n’a malgré tout pas beaucoup d’inquiétudes économiques structurelles, et sa situation va encore s’améliorer, hormis côté démographie. Mais ce n’est pas tant un problème économique que social et sociétal. Eh oui, quand le reste du monde crève la dalle, il suffit d’importer des gens.

- à 15 ans : les Pays-Bas

- à 10 ans : le Japon, l’Autriche, la Finlande, la Suède, la France, la Belgique et la Slovaquie. Là, on tombe vraiment dans les économies incapables structurellement de générer de la croissance.

- à 9 ans : l’Irlande

- à 8 ans : la Slovénie

- à 7 ans : l’Espagne

- à 6 ans : le Portugal

- à 5 ans : Malte

- à 2 ans : l’Italie

- à 1 an : la Bulgarie.


Alors, tout cela est la conséquence logique, mécanique, même de la politique de quantitative easing de cette dernière décennie. Comment voulez-vous ? Les banques centrales, en baissant les taux d’intérêts drastiquement jusqu’aux négatifs, ont produit beaucoup d’argent out of thin air, dont la valeur est donc volatile. L’idée était de stimuler la consommation et donc en retour l’inflation, et c’est partiellement ce que cela a fait, au sens où miraculeusement – mais parfois admettons-le surtout frauduleusement, nous avons réussi à malgré tout rester en croissance un peu partout, même très faible et à de rares épisodes près, extrêmement commentés, en Grèce, au Portugal, etc.


Mais dans le même temps, là encore, c’est mécanique, si on vous donne de l’argent à dépenser maintenant mais à payer plus tard moins cher ou tout du moins presque pas plus – et dans la mesure où l’inflation est un processus sain de l’économie, prévisible hors période de crise (autrement dit, le coût de la vie augmente tous les ans), non seulement vous gagnez en trésorerie et en fond de roulement, mais en prime, ce que vous achetez à crédit coûte moins cher que ce que vous payez cash. De telle sorte que vous achetez beaucoup à crédit, ce qui produit de l’argent magique, qui n’existait pas l’instant d’avant, car le système bancaire est fait de telle sorte qu’il peut prêter de l’argent qu’il n’a pas, à hauteur de 10 fois ce qu’il a et même parfois beaucoup plus. L’idée étant que, comme tout le monde ne va pas retirer toutes ses liquidités au même moment (ce qui se produit parfois, quand on n’a plus confiance dans les banques et vous êtes quelques-uns à vous souvenir douloureusement de 2008), la banque n’a pas besoin d’avoir en permanence cet argent à disposition, seulement la certitude de le revoir à temps pour couvrir les dépenses et les décaissements clients.


Mais qui dit beaucoup d’argent qui circule et des produits qui valent moins chers à terme qu’immédiatement dit des produits qui se dévalorisent, tout simplement. Et, au quotidien, on les paye de moins en moins chers, on n’accepte presque plus de les payer leur valeur faciale et ceux qui vendent et veulent voir leur pognon de suite consentent des ristournes importantes à ceux qui payent cash ou acceptent de se lier à des organismes de crédit qui prennent la décote en même temps qu’ils achètent le client. Et ainsi, toute la chaîne de production est affectée, qui rogne ses marges au fur et à mesure que l’argent perd en valeur et pourtant se multiplie, de telle sorte que tout le monde vit à crédit car avoir trop d’argent de côté n’est même plus une bonne chose. On en serait presque en déflation dis donc ! Mais je m’oublie, le nouveau wording, c’est inflation négative, comme on dit croissance négative et non plus récession.


Il faut donc placer cet argent dans ce qui est potentiellement encore sûr ou alors très rapide et ce, de manière volatile. La bourse et les investissements spéculatifs absorbent donc une part importante de ce surplus et en retour donnent une valeur arbitraire aux innovations. Le reste part dans des valeurs refuges. L’immobilier, bien sûr, qui ne connaît pas encore la crise et atteint des tarifs proprement délirants que les gens acceptent de payer en se disant qu’il en restera bien quelque chose - et puis sinon, tant pis, ils auront vécu pas pire qu’en payant un loyer. Les obligations d’état, aussi, même à intérêts négatifs, car l’argent sera toujours là à terme et c’est plus qu’on peut en dire des banques. Et puis enfin l’or, qui immobilise l’argent injecté dans l’économie presque sans lui en faire profiter. De telle sorte que nous vivons une situation de déflation alors que l’inflation devrait être gallopante (or elle ne l’est qu’au niveau financier, pas réel!) – et bien sûr, elle va le redevenir, fissa et très, mais alors très fort, quand la bascule se fera. Et elle se fera, parce que la finance n’est qu’un tas de bulles enchaînées les unes aux autres, et que, comme je vous le disais tout à l’heure, valeur et richesse, biens et argent, ne sont plus corellés que par le hasard de l’instant et de circonstances fortuites difficiles à générer.


Parfois – la plupart du temps, même, détruire de la richesse produit de la valeur – comme quand un accident casse votre voiture : vous perdez un bien, une richesse, mais vous gagnez de la valeur, l’argent de l’assurance. Ainsi, un échange fiduciaire est généré, qui fait tourner l’économie et donc produit encore plus de valeur par ricochet, tout cela à partir de la destruction de richesse initiale. C’est ce qui explique l’obsolescence programmée, au demeurant : détruire pour obliger à racheter, c’est-à-dire à produire de la valeur – de la croissance, si vous préférez.


Donc vous comprenez le problème : plus on détruit, plus on génère de la croissance, laquelle s’alimente de vent et produit des instabilités quotidiennes de la valeur, tandis que la richesse effective des états, des entreprises comme des particuliers s’amenuise, au fur et à mesure qu’on vend les bijoux de famille pour payer les intérêts ou cours derrière la productivité pour compenser la non-valeur de l’argent donné en contre-partie de nos biens, notre inventivité, notre travail et in fine, de notre existence - ce qui achève le processus de réification individuelle et collective. L’erreur est de penser que c’est un cycle, ascendant et descendant : nous avons dépassé ce stade. Désormais, ce qu’il faut bien considérer comme l’écosystème du marché est profondément malade et toute action quelle qu’elle soit, relance ou austérité, accords de libre-échange ou protectionisme, a des conséquences en inte-rétroaction telles qu’elles ne peuvent que précipiter l’effondrement systémique. Plus personne n’en doute, d’ailleurs, mais la question est, à quelle échéance ? Tout de suite ? C’est peu probable, à moins d’emballement de la guerre commerciale Etats-Unis – Chine. Un an, deux ans ? Ça ne sera pas plus, avant qu’il ne faille des brouettes pour acheter le pain.

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