• Melanie Frerichs-Cigli

Brexit Johnson

Le PodcAst du BouT du mONde – épisode 19 – 05/09/2019

Musique de fin : «Under Pressure» David Bowie & Queen – Tous droits réservés

Licence d’exploitation LE-0017854

Image par Skeeze de Pixabay


Bon ! Il est temps de faire un point sur le cirque qu’est devenue la poitique intérieure britannique. Hier a eu lieu un énorme coup de théâtre (mais finalement assez prévisible) : Boris Johnson, premier ministre non élu et pro-Brexit dur s’est fait totalement désavouer par sa majorité. Mais avant de revenir sur les derniers développements d’une saga qui passionne toute l’Europe et même bien plus loin que cela, tellement les répercussions du Brexit, quel que soit sa forme, sont variées et énormes, déjà faudrait-il comprendre pourquoi la crise est si grave, aujourd’hui.

Donc d’un côté, nous avons un référendum, qui, après une campagne vraiment moche, avec mensonges prouvés et fausses informations martelées sur les bus a donné lieu à un Brexit décidé à 52 %, avec une profonde division géographique, d’abord : l’Ecosse et l’Irlande voulaient rester en Europe, le Pays de Galle et l’Angleterre, partir. Puis démographique : les jeunes voulaient rester, les vieux partir. Donc comme un peu partout, finalement, on voit se profiler la radicalisation des discussions poiltiques au sein de chaque famille, avec des discours de plus en plus manichéens, dangereux pour la cohésion sociale. Là-dessus, rajoutez le mouvement général de désacralisation des instances nationales, et vous avez pas mal de doutes qui commencent à peser sur la stabilité du Royaume. D’abord, l’Irlande du Nord l’a mauvaise par rapport à sa copine la République d’Irlande, qui est très très impliquée dans l’UE. Un Brexit dur repose la question des frontières, ce qui serait désastreux aussi bien pour l’économie que pour la paix même de cette région qui fut ensanglantée si longtemps et jusqu’à peu. Ensuite, l’Ecosse rêve d’une indépendance réelle, surtout si le Brexit la force à choisir entre clients européens potentiels pour ses hydrocarbures et union avec un Royaume dont la domination est historiquement contestée et formellement remise en cause à intervalles de plus en plus courts. Enfin, politiquement, nous sommes dans une situation de blocage institutionnel que le système de Westminster ne peut pas régler. Et que la Grande-Bretagne n’a pas intérêt à clarifier de suite, alors que sa puissance de demain dépend d’un CommonWealth basé sur les mêmes principes flous, en apparence peu contraignants mais en réalité plein d’un potentiel d’impérialisme renouvellé. Ben vi, rappelez-vous que le Canada, l’Australie et bien d’autres pays font allégeance à la reine d’Angleterre, tout de même ! C’est pas rien !


Seulement, tout cela tient à une Constitution Britannique essentiellement informelle, qui est le résultat d’une négociation constante entre les différentes strates du pouvoir, aboutissant à ce que nous connaissons aujourd’hui, c’est-à-dire un système mornarchique où le pouvoir est exercé par le premier ministre au nom de la reine, qui doit donc l’avaliser (mais n’a pas vraiment le choix de le faire ou pas), lequel premier ministre est issu de la majorité qui se dessine au Parlement, c’est-à-dire la Chambre des Lords, non élue, la Chambre des Communes, élue, mais aussi la reine et tous les membres du gouvernement. Bref ! C’est un beau bazar, où essentiellement l’on affirme le pouvoir parlementaire, mais qui ne dispose pas vraiment des moyens de l’imposer simplement, tant les prérogatives des uns et des autres emmêlées brouillent les cartes.


Ainsi, dans le cas d’espèce, on a un premier ministre issu de la crise gouvernementale provoquée par le Brexit, qui disposait d’une courte majorité à la Chambre des Communes, et qui est entré en fonction pour imposer un hard Brexit à deux mois de la date butoir. Le prochain round de négociation étant les 17 et 18 octobre prochain, le timing est serré et tout s’accélère brutalement, alors que l’UE a annoncé qu’elle refuserait une prolongation du délai de grâce sans accord. Une semaine à peine après son entrée en fonction, et alors que le Parlement vote le refus d’un Brexit dur, laissant officiellement le choix à la Grande-Bretagne d’accepter l’accord proposé par l’UE ou de supplier pour un délai de grâce, Boris Johnson décide de suspendre le Parlement – ce que la justice britannique a considéré comme légal, malgré les protestations de l’Ecosse, notamment. Mais dans la foulée, il pert sa majorité et le Parlement récupère le contrôle de l’agenda parlementaire pour déposer un texte exigeant un accord à entériner pour le 19 octobre prochain, ce qui est impossible – ou report du Brexit au 31 janvier 2020. De rage, Boris Johnson demande des élections pour le 15 octobre, qui lui sont refusées, parce que s’il venait à les gagner, il serait légitime pour outrepasser la volonté manifeste du Parlement d’éviter un Brexit sans accord (voire tout court), tandis que s’il sentait le vent tourner, il pourrait toujours les repousser à la dernière minute après le Brexit, en laissant ses adversaires politiques pieds et poings liés, non-préparés, au moment décisif. Pendant ce temps-là, la République d’Irlande fait savoir qu’elle fera appliquer le backstop, un dispositif d’englobement temporaire du Royaume-Unis dans un même «territoire douanier unique» que le reste de l’Europe, qui a une frontière physique en Irlande qu’ils ne veulent, ne peuvent pas fermer sans bain de sang. Et les 6 comtés d’Irlande du Nord, par la voix de la présidente du parti nationaliste Sinn Féin, Mary Lou McDonald, a déjà prévenu qu’ils réclameraient un référendum de rattachement au reste de l’île. Bref, le milieu politique britannique n’a pas confiance en Boris Johnson, et essaie par tous les moyens de le court-cicuiter, tandis que lui essaie, par voie de populisme de court-circuiter le Parlement, en arguant de sa légitimité par le référendum.


Problème : les référendums n’ont pas de valeur constitutionnelle ni même légale, en Grande-Bretagne. A dire vrai, le plus haut niveau de la loi, c’est le Parlement et les référendums ne sont que consultatifs ! Donc là encore, on se retrouve dans une situation de blocage : il est très difficile à une démocratie de dire qu’un référendum est illégitime, parce que c’est l’expression la plus directe imaginable de la volonté populaire. En même temps, le Parlement est le reflet de la stabilité politique de la Grande-Bretagne depuis le XVIIème siècle, du fait justement de sa légitimité représentative ! Et puis 52 %, dans les circonstances du vote… De telle sorte qu’il faudrait un arbitre pour sortir de l’impasse, or il n’y en a pas. La Reine est censée être garante de l’équilibre des forces et de l’esprit des lois, écrites et non-écrites, mais son pouvoir réel est nul, quand son pouvoir symbolique est plus que très affaibli, à l’heure où l’image de la famille royale souffre de multiples scandales, dont le moindre n’est pas la naissance d’un petit fils noir. Oui, les britanniques sont racistes, que voulez-vous ? Ils sont impérialistes, cela va avec. Mais bon, cela fait bien longtemps que la richesse de la reine fait également débat, et si Lady Di avait réussi à sauver l’image de la royauté britannique à l’heure de la guerre des Malouines et de Thatcher, alors que l’Angleterre tombait dans la punk attitude, il reste peu du respect sacré que la Souveraine imposait à ses sujets, maintenant qu’elle est, comme les autres, un personnage de fiction Netflix.


En l’état, à partir du 9 octobre et jusqu’au 14, le Parlement est suspendu, Boris Johnson officiellement libre d’agir sans son aval… Si ce n’est que l’agenda nouveau lui ayant été imposé, il doit trouver un accord avant le 19, qui passera par les deux Chambres avant d’être validé ou rejeté avant le 31 octobre, sans quoi, tout Brexit est repoussé au minimum à fin janvier 2020, et on est repartis pour un tour. Sauf que l’UE a bien l’intention de profiter du blocage pour imposer ses conditions ! Et quoique décide in fine Boris Johnson, même s’il parvient à imposer le hard Brexit, l’Irlande le coince avec son backstop.


Dès lors, il dénonce, pas tout à fait à tort, reconnaissons-le, un blocage politique l’empêchant d’exercer son mandat et il réclame des modifications structurelles du pouvoir politique qui lui permettrait d’agir. Or je l’ai dit, on se méfie de Johnson, d’autant que son bras droit, Dominic Cummings, qualifié par James Cameron de «psychopathe carriériste», n’est pas en odeur de sainteté, même au sein des conservateurs. Il est en effet à l’origine de la campagne de désinformation durant le référendum et a refusé de répondre aux questions du Parlement, défiant ainsi son autorité. Or je rappelle que du point de vue légaliste britannique, ce référendum a moins de valeur que les décisions du Parlement ! Boris Johnson a donc peu de marge de manœuvre et il s’isole de plus en plus, alors que son travail de purge de ses opposants du gouvernement et des instances du pouvoir commence à lui coûter pas mal d’adhérents à son propre parti, virés illico dès lors qu’ils sont passés de l’autre côté de la Force. Mais ses partisans aussi commencent à perdre foi en lui pour être capable d’imposer la sortie. Et il est bien possible que les pressions qu’ils exercent sur lui ne fassent que gripper encore un peu plus ses possibilités d’action. De son côté, la livre sterling, qui était descendu à son plus bas depuis 3 ans hier et qui menace de s’installer dans les parages où elle plongeait dans les pires moments de la désindustrialisation britannique des années 80, a repris un peu de vigueur avec le blocage de Johnson – mais ces choses-là sont volatiles et ça n’est qu’un signal de plus de la brutalité des enjeux. Bref, c’est un beau bazar, très anglais, tout ça, avec insultes colorées, grands effets de manche, beaucoup de non-dits, beaucoup de manips et in fine, peu de résolutions dans les prochains jours.


Cela ne me rappelle hélas pas le meilleur du Royaume-Uni, ce pays dont j’ai appris à respecter l’extraordinaire raffinement et subtilité avec mon père. Mais peut-être est-elle morte, comme lui, comme tant de pratiques politiques européennes qui nous rendraient nostalgiques d’une autre époque. Alors, puisque je vous écris cette après-midi – la nuit pour vous ; pour mieux enregistrer la nuit – le matin pour vous, j’en profite pour boire un thé à la mémoire de ceux que j’aime. Un afternoon tea tel que lui, mon père l’affectionait, avec sucre et nuage de lait… Pourtant, je pense à vous quand même et je muse distraitement au fait que ce sont les anglais qui ont apporté le thé au Maroc au XIXème siècle, alors que le Maroc commerçait avec l’Inde depuis longtemps, via l’Andalousie puis l’Empire Ottoman. Ces gens-là ont imposé leur manière de vivre au monde entier, quelques gouttes d’eau chaude à la fois, au point de devenir partie intégrante de nos traditions. Espérons que leurs dérives politiques actuelles ne connaîtront pas le même succès.

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