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  • Melanie Frerichs-Cigli

Créativité sous contraintes

Le PodcAst du BouT du mONde – épisode 17

– 03/09/2019

Musique de fin :

«Human» Rag’n’Bone Man

– Tous droits réservés

Licence d’exploitation LE-0017854

Image par

COLIN NOOB de Pixabay

Je SAVAIS que ce jour viendrait. Le jour où je n’aurais pas vraiment d’inspiration, non pas que les sujets me manquent, Dieu sait que non, hélas ! Mais parce que, pauvre humaine dans ma jungle considérablement plus urbaine que vous l’imaginez, je suis comme tout le monde sujette à la fatigue, la lassitude… Voire le quotidien, ce terrible destructeur d’inspiration, ce réducteur de rêves à quia, cet empêcheur d’idéaliser en rond. Evidemment, c’est pas plus mal, être dans la vie, la vraie, la quotidienne est une nécessité pour garder les pieds sur terre, en tout cas réclamée à assez juste titre par les manifestants de tous pays concernant leurs hommes politiques et autres communiquants. Il faut savoir d’où l’on parle pour s’adresser à ceux qui sont en plein dans l’angoisse, c’est naturel. En même temps, pour un communiquant, savoir d’où l’on parle devient franchement hasardeux.

Tenez, par exemple, ça n’a l’air de rien, mais quand je poste ce PodcAst, chez moi, il est minuit. Chez vous, qui sait ? Il paraît que quelqu’un m’a écouté à Taiwan, alors… Mais j’ai prévu mon horaire pour vous, #publicchérimonamour marocain et français - ma base, si vous voulez, que j’ai laissé de l’autre côté du monde. Et comment vous toucher est une question qui mobilise beaucoup mon quotidien. Et alors là, ça devient carrément rigolo. Je pars ailleurs pour mieux vous dire au plus près de vous, là, dans l’oreille, grrr… Pour vous parler d’humanité et de ce que nous pouvons faire pour comprendre les enjeux, les mécanismes de l’eschatologie moderne et peut-être les dépasser.

Mais pour y parvenir, encore faut-il que je passe les barrières de tout un tas de trucs qui justement n’ont pas d’oreilles mais de vachement bons mécanismes : les algorythmes. Et c’est la double contrainte parfaite, celle qui vous, qui nous empêche collectivement de rassembler autant que nous le voudrions nos énergies. Que voyez-vous de mes posts ? Ceux qui ont des liens ? Des vidéos ? Du texte ? Des commentaires ? Ceux qui sont repartagés ? Ou aucun ? Selon des calculs que je ne peux pas faire, mais qui m’obligeront à compter à la fois sur ma capacité à faire de la pub et le plus grand des hasards, il y a plus de chances que ceux d’entre vous qui souhaitez m’écouter ne le puissent pas, plutôt que l’inverse. Et moi qui vous met en garde contre les instruments de soft power des réseaux sociaux, j’y suis soumise en plein.

Mais bien évidemment, c’est une loi générale : pour dénoncer la réification, devoir se réduire en produit, pour agir en tant que militant, savoir que ses propos seront transformés en machine à blanchir de l’infâme, pour prendre le pouvoir politique, être contraint à la pitrerie qui amusera l’électeur, et tout à l’avenant. Alors se repose sous une forme toute nouvelle la question de la censure, car il ne s’agit plus de déguiser à l’esprit humain et subtil le but profond de sa réflexion : ça vous pouvez le crier tout à fait haut, ça leur touche un octet sans bouger l’autre, aux censeurs électroniques. Et c’est au contraire la simplification à l’extrême qui va fonctionner, le pute-à-clics, même pas tant parce que tout le monde aime ça- on ne va pas se mentir, mais surtout parce que les logiciels qui déterminent vos goûts et ce que vous devriez voir ont la subtilité d’un troupeau d’éléphants à qui l’Afrique Australe veut couper les défenses, trouvant refuge dans un magasin de porcelaine.

Comment expliquer simplement la complexité ? Ça, c’est un chouette défi. Pour qu’un logiciel le relaie ? déjà, c’est beaucoup moins glop. Et cela contribue mécaniquement à la transformation du champ politique, aussi, parce que notre vision du monde est rendue de plus en plus étroite et manichéenne au fur et à mesure que nous cliquons d’un lien sur l’autre. Et alors, il n’aura pas été important, qu’un jour, vous vous soyez penché sur tel domaine dont vous voudriez des nouvelles, elles n’apparaitront pas, tout simplement. Et, voyant ce que vous voyez, entendant ce que vous entendez, bah oui, vous avez bien raison de penser ce que vous pensez ! Mais c’est tout de même un peu couillon que notre fenêtre sur le monde se soit barrée de volets qu’on ne sait pas ouvrir.

Cela influe sur tout, la manière de s’exprimer, par exemple. Le start-up nation de Macron reste dans les mémoires des logiciels aussi et on en retrouve donc 100 itérations quand un discours clair et précis exposant sa stratégie à l’OIT il y a quelques mois disparaît au profit des gros titres les plus cons. Il faudrait donc doser son langage, provoquer la headline, tenter le diable… Parfois le regretter, comme le découvrent encore tous les jours quelques nouveaux ministrés sinistrés du tweet. Mais alors, si l’on admet - ce dont je suis certaine, que ce qui se conçoit bien s’exprime clairement, comment on fait pour s’exprimer clairement en novlangue ? En trend de hashtags ? En mots-clés ? Alors que justement, ce sont ces petites bêtes qui nous empêchent de réfléchir, de nous concentrer, de rassembler des pensées complexes, synthétiques, capables de s’extraire de ce brouhaha informe !

Où trouver alors l’authenticité ? Comment dire son vrai, au plus proche ? Faut-il se résoudre à choisir entre crier dans le désert ou dénaturer son propos ? Certains ont trouvé une solution qui paraît imparable : incarner ce qu’ils disent et dire ce qu’ils incarnent. Là, c’est de l’engagement, n’est-ce pas ? Ils savent d’où ils parlent car ils le vivent. Les femmes parlent des femmes, les victimes des victimes, les opprimés de leur cas à eux, etc. Ce n’est pas forcément fondé sur du misérabilisme, hein. Les geeks parlent aux geeks, les fans de mode aux modeux, etc. Un peu comme sur Radio Londres, d’ailleurs, on s’assure que le quidam qui écouterait par hasard ne comprendra pas tout, y’a un linguo, qui passe quand même bien en hashtag… Mais là, c’est pas du produit, c’est de la tendance, tu comprends rien, c’est une prise de conscience. Et ainsi faisant, les deux sabots dans son identité justificatrice, ils fondent un public communautaire qui s’y retrouve pour être tous conformes au même rêve d’originalité.

Le truc, c’est que je ne veux pas être originale ou parler de moi – enfin pas plus que mon propos ne le nécessite. C’est d’humanité, et aux humains que je veux parler. La machine est un outil qui nous asservit et nous dépasse et ça m’agace, de passer des plombes à regarder des trucs et astuces à deux clics pour essayer de faire mon boulot, qui n’a strictement rien à voir avec ça, soyons honnêtes. Et ce qui vaut pour la communication, le journalisme, la politique vaut j’en suis sûre pour à peu près tous les boulots. Vous faites combien de tâches stupides et absurdes d’ajustements aux machines qui n'ont rien à voir avec votre métier ? Tenez, les ingénieurs de l’US Navy ont voulu faire les malins et foutre des écrans tactiles dans les sous-marins. En voilà une idée de génie qu’elle est bonne ! Tu la vois, ta précision tactile, quand tu cailles, t’as des gants, une vitre blindée pour protéger l’écran de la flotte et un bâtiment qui gite ! Deux de plantés, avant qu’ils ne comprennent qu’une série de commandes enchaînées, même simples sur écran était largement plus compliquée à réaliser que de tirer trois manettes et de pousser deux valves, comme on le faisait avant, quand on n’était pas moderne. Et je n’ose même pas rigoler en pensant à toute la paperasse, les réunions et autres comités directeurs de R&D que cette pagaille a générée. Combien d’infirmiers aujourd’hui se plaignent d’avoir tant de formulaires, procédures et autres processus de rationnalisation par la machine qu’ils n’ont plus le temps d’être humains ? Combien de RH font des craquages nerveux à force de comptabiliser les bilans de performance de leurs citrons déprimés bien avant la fin de l’année, de reporting en astreinte électronique ? Et avez-vous vu dernièrement la manière dont les profs sont obligés de se faire des nœuds au cerveau pour nous dire quoi ? Que le petit dernier est bon en math mais dissipé ? Ah oui, mais en pourcentage d’acquisition de compétences, savoir-faire et savoir-être, hein ! Savoir être aux fraises, oui ! Même leur "plan d'accompagnement personnalisé", pour tous les nouveaux dys détectés, se fait par formulaire normalisé !

Donc comment dire tout en respectant les cases que l’on veut dénoncer, dont on voudrait exploser, pour enfin se sentir un peu libre, merde ! de réfléchir en paix et en commun ? Je n’ai pas trouvé la solution, ni pour le monde, ni pour moi, hélas. Hormis, comme tous les autres, espérer un miracle qui consisterait à me transformer en produit juste sur mesure pour moi et pour vous, mais qui passerait quand même les machines. Un truc que je saurais faire, quoi, et puis qui vous plairait. Allez, rêvons pleinement : qui me permettrait de dire selon ce rythme intime que je sens, cette harmonie qui guide le Vrai du reste, pour moi et qui résonnerait en vous. Et alors, comme dans les contes de fées modernes, la marraine du buzz se penchant sympathiquement sur le berceau de mon projet nous feraient vivre heureux et avec beaucoup de followers, qui à leur tour, développeraient leurs projets et… Hahaha ! P’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non ! Mais la raison pour laquelle je vous raconte cette histoire n’est pas tout à fait fortuite. En dehors de l’espoir que peut-être, vous qui venez de me rejoindre ferez comme la poignée de fidèles parmis les fidèles qui m’écoutez tous les jours et que je remercie, à qui je dois au moins mille grrr pour tous vos encouragements et vos partages en ces premières heures toujours un peu dures et avec qui, je sais, je ne communique pas assez mais j’ai pas le temps, je me noie dans un verre d’eaux territoriales ! Je crois qu’il n’y aura pas de chemin d’humanité sans l’humilité de se reconnaître pour ce qu’on est, c’est-à-dire faillible, fragile, fatiguable, émotif – et de le dire, face à la machine. D’imposer que le cas d’espèce, l’exception, l’adaptabilité au réel soit une norme humaine, et que la statistique aille se rhabiller, elle nous a trop menti.

Ce qui n’a rien à voir avec le fait de ne s’autoriser à dire que sa faiblesse, sa spécifité ou ne se placer qu’en jouet de son expérience sensible, déniant à l’empathie intellectuelle la capacité de se concevoir plus grand que soi et donc, potentiellement de comprendre, d’extrapoler, de créer des liens de sens plus universels. Savoir d’où l’on se place, ce n’est pas s’assigner à résidence identitaire, c’est se recentrer, toujours, non pas sur son nombril mais son essence pour être sujet des événements. Et bon, parfois, ces soirs qui sont des matins pour vous, je me dis… Vaste programme !