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  • Melanie Frerichs-Cigli

DE L'HISTOIRE ET DES PEUPLES

Mis à jour : 6 août 2019

Aujourd’hui, jour de commémoration funeste et malaisé, alors que tout le monde dit - Merkel la première, que l’Alliance formée à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale n’est plus d’actualité. Poutine n’est pas invité et on ferme les yeux sur une série d’acticles de plus sur les viols de guerre à la Libération, en Allemagne, en Italie, et ailleurs.


Bon, vous savez ce que j’ai toujours pensé de l’Histoire. Comme son nom l’indique, c’est une histoire, c’est-à-dire un récit, c’est-à-dire non la relation des faits (si tant est que nous sachions les définir) tels qu’ils se sont passés, mais l’articulation de sens que nous décidons d’en faire. En tant que tel, l’Histoire est sujette à une variation, fonction des saisons politiques et de l’air du temps, pour le moins problématique tant elle peut affecter notre relation éthique au monde. Par exemple, qui, en Europe, sait que l’Empire Ottoman a bien failli faire tomber Rome au XVIème siècle et soutenait Luther ? Qui, au Maroc, sait qu’il y avait des berbères chrétiens antérieurs à l’islamisation qui ont voulu le rester, parfois jusqu’à aujourd’hui ?


Si le phénomène n’est pas nouveau et pour le moins universel, l’accélération des révisions historiques dans tous les sens (mais rarement les meilleurs) est stupéfiante. En France, l’Ecole de la Confiance voulait supprimer Freud et Marx du programme de philo, gonflé par ailleurs en Histoire des Religions, avant qu’un tollé n’intervienne. Cela ne nous rendra pas l’Histoire coloniale africaine (ou dans un autre domaine, la géométrie dans l’espace au bac, tant l’abrutissement est généralisé). Et vous imaginez quand on efface tout un pan d’Histoire, ce que cela produit ? Tiens, un peu le même effet qu’une carte du monde qui induirait le spectateur en erreur sur la taille respective des continents, par exemple. Déjà que de l’Afrique, nous n’avions qu’une vision réductrice, plus proche de l’impérialisme enthousiaste de certains écrivains que du souvenir des civilisations fondatrices de l’ère occidentale, comme l’Egypte, l’Ethiopie, Carthage ou le Maroc… Bref. Les marocains auraient quelques éclairages à donner sur les résultats à attendre d’une telle politique ; on a commencé à y sabrer l’intelligence critique à l’école beaucoup plus tôt. #avantgardistes


Quoi qu’il en soit, je me demande parfois, si l’Histoire en tant que ce qu’elle est comme ce qu’elle devrait être, ne marque pas les peuples à un niveau fondamental, moléculaire, presque. Puisque l’on semble découvrir (mais je ne me suis pas penchée sur la question, donc les spécialistes en épigénétique, éclairez-moi avec indulgence) que les traumatismes subis par un individu se transmettent à sa descendance, ne peut-on pas envisager qu’une part des traumatismes subis par les peuples conditionnent en profondeur leur vision du monde, affectant non pas seulement des domaines précis et bien appris en relation avec certains faits historiques enseignés, mais aussi leurs réactions viscérales face à certaines situations ou certaines valeurs ? C’est-à-dire, l’Histoire en tant que ce qu’elle devrait être - le récit sensible et local de ce qui s’est produit, (une utopie), affecte-elle les peuples ou est-ce seulement la projection politique de l’histoire du moment qui les conditionne ? La question est valide et forcément cruciale en une époque où propagande et soft power se mêlent pour bouffer notre temps de cerveau disponible. Mais si je ne dispose pas des outils scientifiques et méthodologiques pour y répondre, je constate en revanche que le Costa Rica a une Histoire pour le moins singulière, qui mérite que l’on s’y intéresse.


Les débuts de la colonisation espagnole remontent à 1505, mais fondamentalement, elle échoue. La côte, pour riche qu’elle n’est d’ailleurs pas tant que ça, est difficile. Côté Caraïbes, une succession de mangroves. Côté Pacifique, des rouleaux monstrueux et des récifs rocheux. Finalement, en 1560, on détermine que cela appartient à la sous-région du Guatemala, bien qu’il n’y ait pas vraiment de villages colons pérennes, tant les conquistadors sont décimés par les maladies, les bestioles et les indigènes bien plus habitués qu’eux aux conditions climatiques. Néanmoins, arrive à ce moment-là Juan Vázquez de Coronado qui négocie la paix avec les tribus indiennes survivantes (oui, parce que le coup des maladies, c’était dans les deux sens que ça mourrait à la pelle et, bien évidemment, l’armement espagnol était considérablement plus puissant).

Alors oui, le Costa Rica appartient bien à l’Espagne, mais bon… Les indigènes, qui sont surtout des agriculteurs pacifiques, continuent de vivre comme ils l’entendent, les espagnols vont s’installer dans la Vallée Centrale, plus haute, plus tempérée, où personne n’est vraiment de toute façon. Et comme les rares mines d’or sont très vite assechées par la couronne espagnole, dès le début du XVIIème siècle, la colonie est peu ou prou livrée à elle-même.


Au résultat, peu d’esclavage : même si les débuts de la conquête avaient vu pas mal de raids esclavagistes, il faut se rappeler que le Pape avait interdit en 1537 l’asservissement des indiens (oui, parce que les noirs, ils sont noirs donc ils sont mauvais, mais les indiens, non. Ne me demandez pas, c’est stupide, comme raisonnement, mais entre superstitions et intérêts économiques… C’est toute la controverse qui éclatera ensuite à Valladolid). De plus, l’Encomienda, le servage des populations locales en vigueur dans tout l’Empire Espagnol, était rendu difficile par le traité signé avec les tribus. Enfin, pas d’argent donc peu de noirs importés. Du coup, pas de grandes haciendas, donc des colons rudes, pauvres, travailleurs et une solide base d’égalitarisme.

C’est donc sans faire frétiller le sourcil de quiconque que le Costa Rica se décolonise, intégrant les Provinces unies d'Amérique centrale brièvement, avant de connaître une période d’instabilité politique et plusieurs guerres civiles, à l’image de ses voisins et de toute l’Amérique Latine au sens large. Mais il y a d’immenses différences et le Costa Rica reste malgré tout un pays essentiellement paisible. Malgré l’émergeance d’une bourgeoisie agricole à la Révolution Industrielle, l’égalitarisme demeure et l’esprit des Lumières est profondément implanté. On conquiert la jungle à force d’endurance pour construire une voie de chemin de fer, on interdit la peine de mort dès 1882, on organise des élections démocratiques dès 1889 et, d’une manière générale, on adopte les symboles de la modernité. Le drapeau bleu-blanc-rouge est choisi en l’honneur de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 et la devise du pays résume bien l’état d’esprit d’une classe dominante libérale et paternaliste : ¡Vivan siempre el trabajo y la paz!


La dernière guerre civile a lieu en 1948 et constitue un traumatisme, le traumatisme de trop, celui en tout cas qui fait encore aujourd’hui du Costa Rica un modèle. A l’issu, une nouvelle Constitution est votée, sans doute l’une des plus progressistes de la planète, toujours en vigueur. L’armée y est interdite, la protection des vulnérables comme les droits à l’enseignement et la santé publique sont consacrés et non révocables, sans compter tout un ensemble de dispositions incroyables, garantissant à la fois un fort souci de la cohésion sociale et un maximum de libertés dans un esprit entreprenarial libéral (le droit à la propriété privé est ainsi lui aussi sanctifié). On en profite pour accorder le droit de vote aux femmes et aux noirs (les indigènes l’avaient déjà, les superstitions, toujours…). C’est qu’un travail extraordinaire a été mené par les Constitutionalistes, qui, d’un commun accord, on mis de côté leurs convictions et engagements politiques pour former des commissions d’études préalables incroyablement novatrices dans leur conception même, en vue de la rédaction du Texte Fondateur. Ainsi, une commission a été chargée d’étudier les Constitutions Américaines, une autre, celles des Grandes Démocraties, une autre encore, les grands textes de philosophie politique, de Platon à Marx en passant par Aristote, Montesquieu ou La Fayette, etc. Et depuis, la Paix et la stabilité politique règnent, alors que le reste du continent souffre des crises que l’on connaît.


Alors ne nous leurrons pas, le climat politique et économique qui prévaut partout dans le monde fait les mêmes ravages ici. Et, après une longue période de socialisme progressiste, les dernières élections présidentielles, en mars 2018, ont vu sauter les partis historiques centristes, comme partout ailleurs, pour voir émerger au second tour des élections présidentielles deux Alvarado (oui, des homonymes) pourtant très différents.


L’un, Carlos Alvarado, au look d’acteur mexicain sympa est l’actuel président. Il est jeune, libéral, moderne et poste tout ce qu’il fait sur les réseaux sociaux, des visites officielles aux selfies petit-dej’ en famille (modèle Obama, Trudeau, Macron et consorts). Il est très contesté par les costariciens, qui lui reprochent de la corruption et un sabrage sauvage des droits acquis. Une dame qui mendiait dans la rue me disait hier que sa retraite n’avait pas été payée ces 8 derniers mois et un universitaire que son budget de recherche se réduisait comme peau de chagrin. Même si ces infos ne pas vérifiées, elles sont probables et frappantes quand on sait justement que ces droits sont constitutionnels, y compris le financement autonome et irrévocable des Universités ! Elles dénotent en tout cas d’une accélération soudaine du processus de déconstruction de l’état-providence, à une époque où l’économie, déjà atone du fait de la taille minuscule du marché intérieur et un système de double monnaie locale non convertible et de dollars, connaît un ralentissement conséquent. Au résultat, 1 million de pauvres sur un total de population n’excédant pas 5 millions. Rajoutez à cela la migration, favorisée par de multiples crises en Amérique Centrale et Latine et une législation qui fait, encore une fois du Costa Rica un modèle… Contesté en interne.


Pas étonnant dès lors que l’autre Alvarado, Fabricio, soit un évangéliste de la pire espèce (modèle Bolsonaro, Trump et consorts). Le débat modernité branchée et pro-libertés individuelles VS conservateurs religieux est donc bel et bien présent ici, et fait rage avec virulence à l’assemblée comme sur les réseaux sociaux ou les réunions religieuses. Oui, tout comme au Maroc (ou en France, même si la religion…). Et oui, comme partout, cela reste un jeu de dupes, puisque aussi bien les modernistes que les conservateurs intégristes sont ultra-libéraux économiquement.


Cependant, si la personnalisation de la vie politique se fait bien au même rythme qu’ailleurs, favorisant l’émergeance de dandys des réseaux ou de leaders charismatiques des Valeurs Sacrées, à l’image d’Obama ou de Benkirane, la Constitution empêche une adhésion trop forte de l’homme d’état à sa mission, stipulant noir sur blanc qu’aucun élu ou citoyen ne peut se targuer d’incarner le peuple ou même de le représenter hors du cadre strict de l’exercice de sa mission. Cela évite un peu l’effet homme providentiel dont on connaît ailleurs les ravages.


Et d’ailleurs, si les pages Twitter ou Facebook de l’actuel président sont le théâtre d’attaques en règles, elles sont toujours polies. On s’adresse à lui en l’appelant Signor Presidente ou Don Carlos, même pour le traiter de voleur. Alors oui, le mécontentement actuel fait craindre que les prochaines élections, en 2022, fasse cette fois-ci réellement émerger l’extrême-droite évangéliste, dans un pays fortement imprégné de valeurs catholiques peu à peu grignotées par les uns comme les autres. Il n’en reste pas moins que le sursaut républicain qui a mené à l’élection d’un libéral s’est fait avec autant d’évidence en 2018 ici qu’en 2002 en France, quand Le Pen est passé au second tour : c’était la première fois 16 ans plus tard, bien après la crise de 2008 qui a favorisé l’accélération du pourrissement politique mondial.


Comprenez : la crise est là aussi, évidemment, elle n’épargne aucun pays, aucun système politique. C’est la mauvaise nouvelle (prévisible) : le monde des Bisounours reste à construire, si tant est qu’il soit permis d’en rêver. Cependant, elle est ici comme légèrement amortie par une Loi Fondamentale extrêmement progressiste et un état d’esprit profondément égalitaire, pacifiste, travailleur. Malgré la terrible fragilité économique du pays, il continue d’avancer. Et bien qu’une part non négligeable de la communication politique enjolive un peu beaucoup le tableau idyllique que présente le Costa Rica au monde, il n’en reste pas moins que les gens sont éduqués, soignés et dans l’ensemble, plutôt ouverts, patriotes, confiants dans leurs institutions comme dans leur avenir.


Dans quelle mesure pourrait-on reproduire les conditions de cette bonne santé sociale et politique ailleurs ? Est-il possible que cette relative résilience au cataclysme civilisationnel que nous vivons soit due en partie à l’Histoire, réelle ou officielle et non pas seulement à l’empreinte qu’elle a laissé dans les textes de loi (que l’on pourrait sinon exporter après benchmark, comme les Costariciens eux-mêmes l’ont fait) ? Je ne sais pas, mais c’est un élément de réflexion fondamental et celui du jour, assurément.