• Melanie Frerichs-Cigli

Faites des mères

Mis à jour : 17 août 2019

Le PodcAst du BouT du mONde – épisode 4 – 15/08/2019

L’un des points communs très importants dans les civilisations mediterranéennes (et j’ai beau être loin de Rome, je suis tout de même en Amérique Latine), c’est l’attachement à la mère.


C’est en Grèce antique - nous apprend Wiki, que les premières célébrations dédiées aux mères et non plus seulement à la Mère au sens de Gaïa ou équivalent, c’est à dire Déesse-Mère représentant le miracle de la Création, ont lieu. Généralement, on la fête en mars, et c’est logique parce que c’est le printemps, moment de (re)naissance et de fertilité, évidemment. Mais au Costa Rica, comme d’ailleurs en Belgique, c’est une autre date symbolique qui a été choisie : l’Assomption, le 15 août, c’est-à-dire aujourd’hui. Et ce n’est pas une petite affaire ! Jour férié depuis les années 30 (à peu près au moment où l’idée se généralise dans le monde), il se double ici d’une dimension sacrale, comme à son origine.


Car l’Assomption, c’est important, pour les catholiques, bien que cela ne soit pas vraiment dans les Textes. C’est le moment où la Vierge Marie est emmenée directement au Paradis, sans passer par la case trépas. C’est donc la récompense du sacrifice qu’elle a vécu, en devenant mère de Jésus et aussi la preuve de son élection, puisqu’elle seule est Elevée ainsi : même son Fils a dû mourir. Et l’on retrouve beaucoup cette dimension dans la manière dont la fête des mères – et la mère sont respectées ici. Tout le monde va voir sa mère ce jour-là, petits et grands, sur son 31 et avec petit cadeau, invitation au restau, et tout le toutim. D’ailleurs, les restaus font des menus spéciaux, comme pour la Saint-Valentin et ils sont encore plus surbookés. Encore une fête commerciale, me direz-vous... Ana Jarvis, la créatrice la fête des mères aux Etats-Unis a fini à l’asile, amère et aphone à force de crier à la récupération et elle avait raison, bien sûr, libéralisme oblige.


Néanmoins, il ne faut pas croire que le libéralisme détruise l’humain en nous ni sa fascination pour le mystère, tout au plus ne fait-il que le déguiser et le récupérer, comme n’importe quelle idéologie le ferait. Parce que oui, je vous entend, vous, au fond, objecter que cette fête a aussi et surtout été utilisée par des régimes anti-démocratiques pour pousser à la fertilité : Napoléon, Pétain, Hitler, l’URSS, etc. Mais la vraie question est : pourquoi est-ce que cela a marché et pourquoi recevons-nous continûment notre tribut de colliers de nouilles et autres boites à bijoux en Tetrapak ?


La Mère, en dehors de faire toujours la meilleure nourriture du monde, quels que soient ses talents culinaires objectifs, est un concept fascinant. Origine de toute vie - donc de toute mort, elle est la puissance, l’effroi et pourtant le réconfort ultime, le refuge de l’amour pur, celui qui ne se mêle pas du désir interdit mais présent, pourtant, sous la surface de l’enfance ; tout le mystère de l’Oedipe, incontournable, car la vie c’est le désir et le désir n’est jamais pur. L’ensemble de la pensée humaine (philosophie, religion, art, science), est imprégnée de ce grand objet sacré et l’amour-haine qu’on lui voue détermine notre vie.


Pourtant, à l’échelle des sociétés, les mères ne sont pas toujours traitées de la même manière. Et, comme pour Marie, ce n’est pas en fonction d’elles que leur statut social est déterminé, mais en fonction de l’enfant et de sa place à lui. Bien sûr, comme tout le monde n’est pas Prophète, en son pays ou ailleurs, il ne s’agit pas du statut individuel de chaque enfant, mais de la place de l’enfant au sein de la société. Dans les sociétés patriarcales, ce que sont par nature les sociétés chrétiennes ou musulmanes par exemple, l’enfant appartenant au Père, c’est lui qui est le porteur de valeurs. Il est donc plus important que ne l’est la mère, qui devient l’instrument par lequel la virilité de l’homme est démontrée. Cela n’efface pas la sacralité maternelle, ça la relègue en intériorité parce que le contrôle de son corps peut seul garantir la filiation. On valorise alors essentiellement sa dimension émotionnelle, on glorifie ses talents au foyer, c’est un lustre pour toute la famille. En revanche, sa puissance est diminuée. Hors de sa portée les décisions majeures qui affecterait le destin commun, elle doit se cantonner au mystère, même s’il devient bien routinier de vaisselle en lessive... Mais bon, elle fait le meilleur couscous, la meilleure pasta, le meilleur rôti, et on ne lui enlèvera pas. Surtout pas cette pimbêche qui vient détourner son fils de ses aspirations pour lui. De son côté, le père ayant un rôle et un attribut de puissance, la rationalité, peut enfin un peu contrôler un monde bien flottant où justement, la femme lui échappe dans son essence profonde qu’il ne fait qu’effleurer avec une répulsion née d’une fascination mal digérée.


Dans les sociétés libérales, la maternité devient une question technique, parce que ni l’enfant, ni la mère, ni aucun statut familial n’est valorisé, seul l’individu compte. Ce sont donc des paramètres, des variables à ajuster : quand et comment devenir mère, comment ne pas perturber sa productivité au travail, sa ligne durement gagnée à la gym, etc. Réussir à la fois à faire des arts plastiques avec le petit dernier (pour l’éveil), se mettre en déshabillé le soir pour l’amant qui est ou n’est pas le père et finir ce rapport avant demain, penser à la lessive… Cela ne serait qu’une question d’efficacité, de performance personnelle ou bien alors une «charge mentale» qu’il faut renégocier. Le peu de place qu’on accorde au mystère, on le surexploite commercialement à fond, comme si une boite de chocolats pré-emballés pouvait contenir la dimension explosive de la chose : présenter ses respects à sa mère, c’est-à-dire honorer la vie même.


Les états nationalistes, qu’il s’agisse d’empires, de dictatures ou de démocraties, en font un jour férié et jouent des trémolos parce qu’ils savent que la démographie est la clé de la puissance… Leur fête vise donc à faire produire plus (ou parfois moins) de futurs citoyens multi-usages.


Le Costa Rica est à la fois une société traditionnelle catholique - donc paternaliste, dominée par les Etats-Unis – donc libérale, ET nationaliste - mais démocrate. Le mélange est assez étonnant à regarder et il n’est pas fortuit que ce soit finalement un jour religieux qui ait été choisi pour honorer les mères, quand presque tout le monde s’accordait sur le 8 mars. On souligne ainsi l’aspect sacrificiel du rôle maternel, parce que l’enfant est central dans la société. L’enfant, pas sa filiation, pas son statut familial, l’enfant en tant qu’enfant pour la société, responsabilité collective fortement vécue par le droit, par les institutions, par les pratiques sociales et éducatives. Tout le reste en découle : puisqu’on est dans une société patriarcale, les pères ont aussi un jour férié, mais on reconnaît à la mère son rôle. On le surcélèbre même, mais c’est pour mieux lui dire qu’elle devient par essence secondaire par rapport à sa progéniture qui est constamment protégée, éduquée par l’état, et ce où qu’elle soit, qui qu’elle soit. Et le Costa Rica qui, déjà, ne plaisante pas avec le droit des migrants, met immédiatement l’éducation, la santé, la protection de la loi au service de n’importe quel mineur présent sur son territoire.


Pourtant, ce n’est n’est pas un pays riche, il n’a pas de ressources majeures en dehors de l’agriculture, du tourisme et de l’énergie verte. Et puis les infrastructures coûtent un bras à entretenir avec la terre qui bouge tout le temps, une saison des pluies super longue qui érode tout et coupe les routes, une végétation et une faune envahissantes, etc. Mais même si les routes sont parfois défoncées, y’a des écoles partout. Lorsqu’un enfant est présent dans une assemblée, tout le monde se tient bien, personne ne jure, ne boit, ne fume, ne se comporte autrement que parfaitement, parce que l’enfant ne doit en aucun cas souffrir de mauvaises influences. Et vous ne verrez pas ici trainer d’enfants tard le soir ou dans des endroits qui ne seraient pas appropriés, ils seraient pris en charge dans l’instant s’ils se trouvaient en déshérence, par l’état ou un passant. Le résultat n’est pas toujours excellent car tout cela lié au libéralisme produit parfois des enfants rois manquant des structures nécessaires pour résister à la frustration. Néanmoins, dans l’ensemble, ils sont bien élevés et la société apaisée, malgré les tensions inévitables entre paternalisme, libéralisme et nationalisme.


Oui, célébrer la mère et comment on le fait, c’est une négociation avec le Réel, doublé d’un enjeu politico-civilisationnel. Mais c’est l’un de ces rares cas où déplacer le problème l’efface. Si l’enfant est au centre, toute une hiérarchie des normes en découle qui met tout le monde d’accord : l’enfant d’abord puis la mère, donc les femmes ; mais au même titre que les femmes, les pères, donc les hommes. Et une grande part de la tension sociale provoquée par la négociation du pouvoir homme-femme s’apaise sur une simple idée folle : et si l’avenir de l’homme était l’enfant ? Tiens donc, on en viendrait presque à redécouvrir l’eau tiède et le secret de la reproduction ! N’empêche que je connais deux-trois pays qui pourraient utilement s’en inspirer...


Musique de fin : «Mother's song», Gregory Porter *NO COPYRIGHT INTENDED* Copyright disclaimer Under Section 107 of the Copyright Act 1976, allowance is made for "fair use" for purposes such as criticism, comment, news reporting, teaching, scholarship, and research. Fair use is a use permitted by copyright statute that might otherwise be infringing.

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