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  • Melanie Frerichs-Cigli

Fronts-tiers

Le PodcAst du BouT du mONde – épisode 5 – 16/08/2019

Musique de fin : « Ouvrez les frontières» Tiken Jah Fakoly- Tous Droits Réservés

Licence d’exploitation LE-0017854


Être expatrié(e), cela signifie d’abord passer beaucoup de frontières. Une procédure assez inhumaine en soi, souvent longue, pénible et parfois profondément embarrassante, qui dit beaucoup de notre rapport aux autres, bien sûr, mais surtout, de l’état des tensions multiples qui traversent le Droit International plus facilement que nous ne prenons l’avion.

Bien sûr, pour moi, c’est relativement aisé. Quarantenaire française avec un enfant, j’ai absolument tout pour passer sans encombre : je suis blanche, privilégiée, d’apparence très classique, sans rien de bien remarquable ou susceptible de faire sonner une quelconque alerte… Bon, hormis cette manie de vouloir être journaliste, mais je me soigne ; voyez, maintenant, c’est un podcast que j’ai. Plus de média derrière moi, d’ici peu, z’allez voir que je vais rentrer dans la catégorie des «influenceuses». La mortalité est la même en période de troubles, mais elles passent les frontières, ces nanas-là, pas de problème !


Néanmoins, même pour moi, les procédures se sont multipliées, et pas seulement en voyage, mais pour justifier un peu tout et n’importe quoi ; mes mouvements bancaires trans-atlantiques, où va mon fils et pourquoi, etc. Mes amis français au Maroc ont désormais besoin d’une carte de séjour pour leurs enfants, ce qui n’a jamais été le cas auparavant, tandis que pour mes amis marocains, voyager dans l’espace Schengen devient de plus en plus un parcours du combattant, qui dure des mois, comme une grossesse ! Et, tout pareil, ça vous empêche de bouger, cette saloperie, parce que pendant que votre passeport attend sagement que le Dieu capricieux des visas se penche avec plus ou moins d’indulgence sur votre supplique, froidement enregistrée dans un bureau de sous-traitance , ben vous, z’êtes au bled et rêvez de Turquie.


Moi, pour venir ici, au Costa Rica, il m’a suffit d’être issue d’un pays de la zone Schengen et hop, magique ! J’ai 3 mois de visa tourisme, que je renouvelle en passant la frontière du Panama, comme le font beaucoup d’étrangers en cours d’installation – ici, ou au Maroc. A dire vrai, le Costa Rica, comme le Panama se foutent royalement de ce que je peux faire sur leur territoire, du moment que je respecte les lois, n’ai pas de problèmes d’argent et ne deviens pas une charge pour la société.


Quand je passe la fameuse frontière Costa Rica-Panama, à Paso Canoas -la frontière terrestre, donc- les douaniers ne font même pas semblant de me prendre pour une touriste, ils sont habitués. De temps en temps, ils ont pour instruction de vérifier que nous avons tous les justificatifs requis, dont un billet d’avion retour pour le pays d’origine, et ça peut être pénible si vous n’avez pas prévu de rentrer de suite, mais bon, c’est presque du pas de bol, tellement ils n’en sont ni dupes ni réellement concernés.

Paso Canoas au demeurant fleure bon les frontières d’antan et c’est pour cela que j’y vais systématiquement plutôt que de prendre un aller-retour en avion qui serait in fine probablement moins cher que le road trip que je fais et certainement moins fatigant. Mais c’est un endroit étrange, une ville entre les deux pays, où les magasins se succèdent (eh oui, Panama, pas de taxes), trois monnaies circulent (Colon, Balboa et Dollar US) et on ne sait plus très bien où l’on est, Costa Rica, Panama, c’est tout pareil. De toute façon, les magasins eux-mêmes ont deux entrées, sur chaque pays et prennent toutes les devises. On est pragmatique, aux frontières, un peu interlope aussi, tout le monde ne peut pas habiter l’entre-deux, c’est comme un crépuscule du droit, de la normalité, de l’appartenance. Ça l’a toujours été, et ces villes de passage, je n’aime pas y rester. Mais elles vivent leur dualité très naturellement et à Paso Canoas, les douaniers de l’un et l’autre pays sont habitués à reconduire les touristes à l’autre frontière, que par inadvertance, ils ont passés sans l’enregistrer légalement. Non, pas méchamment, en papotant, juste histoire de permettre aux douaniers d’apposer leurs tampons respectifs dans l’ordre approprié. Dans mon cas, sortie Costa Rica – entrée Panama – sortie Panama – entrée Costa Rica. Avec de la chance et au pas de gymnastique, 30 minutes tout compris. Mais bon, je me plante tout le temps et je papote beaucoup avec les douaniers, du coup. Parce que pour le reste, on n’attend pas, à cette frontière, de toute façon, elle n’est presque que symbolique. Plus loin, à environ 30 km de part et d’autre, sur les routes principales, des barrières de douaniers plus ou moins présentes s’assurent à la grosse que la loi est respectée. Mais franchement, il n’y a pas de problème. Ticos et panaméens ont le droit de travailler, voyager, faire ce qu’ils veulent de part et d’autre, et les étrangers sur le territoire de l’un répondent aux critères d’exigence de l’autre.


Mais ce qu’il y a de frappant, c’est que le billet d’avion qu’ils me demandent à la frontière, ils s’en moquent. C’est une exigence d’un règlement convenu ailleurs et qui ne les concerne pas vraiment, qu’ils appliquent par principe en sachant que l’esprit de la loi n’est pas respecté. Ni les douaniers individuellement, ni même le système auxquels ils appartiennent ne sont dupes. Ce sont des protocoles de coopération internationale, qui sont plus le résultat de la diplomatie que du rapport réel que les citoyens d’un pays entretiennent avec un autre, éventuellement une problématique fiscale, le tout modéré par quelque chose de parfaitement irrationel, le sentiment du risque potentiel, qui s’évalue plus ou moins au doigt mouillé. Ainsi, ici, et bien que le Costa Rica n’ait pas de lien politique particulier à l’espace Schengen, ils ont décidé que ceux qui appartenaient à certains pays avec lesquels ils n’ont pas de relations poussées devaient montrer que l’espace Schengen leur faisait confiance. Dès lors, (c’était le cas des marocains mais hélas, c’est fini), avoir un visa Schengen de longue durée vaut visa tourisme automatique. Mais les exigences du visa Schengen appliquées à un africain, par exemple, dépendent d’un rapport colonial à l’Europe qui ne concerne en rien le Costa Rica, dont il se moque éperdument et qui tendrait, si ce rapport était explicite, à choquer moralement et civiquement toute personne qui serait en charge d’en assurer les effets. De telle sorte que les frontières deviennent insensiblement des fronts tiers de batailles déplacées transformées en process sans souci des humains et de leur mobilité pourtant tant vantée par l’esprit des temps. Et c’est comme une cacophonie de conditions spécifiques, de droits contradictoires se croisant et vous bloquant dans cet entre-deux gris du doute : partir, rester, au prix de quelle humiliation ? Quand vous prenez effectivement l’avion, c’est au départ que l’on s’assure que vous avez les visas nécessaires à l’arrivée, ou pour le transit. Les gens qui s’en assurent ne savent pas pourquoi ils le font, quand les gens qui l’exigent à l’arrivée vous demandent parfois par inadvertance des conditions qu’ils seraient scandalisés d’espérer de vous une fois sur place.


Mais le pire de tout, c’est quand ces fronts-tiers concernent des zones effectivement sensibles, des zones de guerre, déclarée ou déplorée par liste entière de migrants noyés dans une Méditerranée qui ne sera plus jamais propre. C’est alors que la Guerre Froide, qui n’a été froide que dans les pays les plus chanceux et qui ne s’est jamais terminée, se montre sous son vrai jour : le Droit Maritime, le Droit International, les Droits de l’Homme peuvent se rhabiller. Car la frontière de l’Europe est le mouroir des conflits des puissances en Afrique, qui jouent à Risk avec les espoirs d’un continent qui n’a pour «destin manifeste» que d’être le plus longtemps possible nié d’histoire.


Certes, cela fait longtemps, ce n’est pas nouveau. Par contre, ce qui l’est et dont nous ressentons tous les effets, c’est l’automatisation des process de contrôle arbitraire qui mettent en branle la machine d’un bout à l’autre de ces lignes fantasmées, à distance partout dans le monde, enjeux d’un jeu dont nous ne sommes des pions qu’en grand nombre, même plus individuellement. Pire, désormais, ces process sont délégués, non plus seulement à d’autres pays mais aussi à des sous-traitants poussés comme des champignons friands de misère et même à tout un tas d’autres organismes – banques ou grands groupes comme Google, Facebook, etc. qui se doivent désormais de vérifier votre conformité avec le droit des frontières et le droit fiscal du pays de résidence, d’origine, parfois des deux. Les frontières, loin de s’effacer, se multiplient et plus rien ne nous protège de leur anarchie, jusque dans notre quotidien. Et quand nous les passons effectivement, c’est l’apothéose de la réification, la déshumanisation en marche à chaque file d’attente.


Non, il n’y a plus beaucoup de décence aux frontières modernes. Et j’ai de la chance, pour un temps encore, d’en passer une presque pirate, contrebandière, parce qu’elle est plus humaine.