• Melanie Frerichs-Cigli

géo-poly-cynisme

#LesMatinsLuxe Retrouvez la chronique de Melanie Frerichs-Cigli de ce lundi 10 décembre 2018

Bon, on ne va pas commenter toutes les semaines les manifs, en France ou ailleurs, cela devient lassant… Ou dangereusement fascinant. Et puis c’est un peu partout, à des degrés divers que cela se produit, pendant qu’une frange anomisée de la société se préoccupe de phénomènes de plus en plus lointains du sens commun.


Mais tout cela n’est qu’un symptôme, ou des symptômes protéiformes et souvent difformes d’une crise systémique qui, du point de vue des états - et en tout cas des puissances, ne peut se résoudre que par un certain nombre de troubles et de violence, une reverticalisation des pouvoirs avant une guerre plus ou moins directe pour renégocier de l’espace.


Oui, j’entends déjà les sceptiques : les guerres territoriales n’existent plus. Bien sûr que si ! Sauf que depuis les horreurs de la seconde guerre mondiale, on a un peu délocalisé les enjeux. En gros, on fait la guerre entre gens civilisés, aux frontières… des réseaux d’influence. Certains points chauds de la planète ne connaissent pas la paix depuis près de 100 ans, alors que nous nous gargarisons d’une époque fastueuse et sans précédent de concordance entre les états. Mais cela ne touche pas l’occident, non, non. Non plus que les très grandes puissances, comme la Chine ou la Russie… Ce serait trop grave. Et pourtant, tout ce beau monde fait la guerre tous les jours. Tout le monde le sait, n’est-ce pas ? What’s new ? Cela ne suffit plus, voilà la nouveauté.


Réfléchissez : les Etats-Unis sont en train de devenir un désert agricole, on tue les abeilles, les sols européens ont perdu jusqu’à 90 % de leur biomasse… Va bien falloir manger, yek ? L’eau, c’est un enjeu, ce qui reste de pétrole et de gaz, c’est un enjeu. Toutes les ressources dont nous avons été si prodigues sont désormais plus précieuses que l’or, encore que… Seulement, quand on est dominant, on n’a pas franchement envie de devenir miséreux.


Et ça devient dur de piller ces ressources de manière rentable en l’état. Les trois continents les plus riches du monde, l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Asie, ont besoin de manière vitale de conquérir de l’espace, non plus économique - vous avez dû vous rendre compte d’ailleurs que le mouvement de protectionnisme rend caduque les accords de libre-échange, mais écologique. Par ailleurs, le système financier de ces trois continents est totalement imbriqué : c’est du je-te-tiens-tu-me-tiens. Les deux autres sont essentiellement inféodés, pillés, utilisés, régulièrement piétinés, avec renversement de gouvernements et tout le toutim : comme d’hab’, quoi.


Donc si les guéguerres délocalisées ne suffisent plus, que les peuples grognent de plus en plus et deviennent inquiétants à force d’être désorganisés, peu éduqués et en colère et qu’en prime, le système économique du monde entier tient en la confiance relative de quelques joueurs qui ont un besoin vital immédiat à recaver, du point de vue des joueurs, la bonne vieille guerre des familles, c’est un peu le casse du siècle. Une qui fasse, oh, pas beaucoup, mais tout de même des victimes au sein des pays dominants, juste assez pour emporter l’adhésion nationale. Plus moyen de le faire à coups de petits syriens, va falloir que les gens aient vraiment peurs.


Et voilà comment provoquer un retour clair à un processus de colonisation et/ou de ségrégation sociale. Alors pour ça, tout est permis. Faire pousser des Bolsonaro comme des champignons à la place de Lulla, toutes les vulgarités de style, toutes les outrances orangées ou les mythes de virilité exacerbée, toutes les fanfarres et les flonflons et les sécurités intérieures renforcées et la guerre contre le terrorisme qui n’en peut plus de ne plus suffire, et la guerre contre les ennemis intérieurs, les dégénérés ou bien les casseurs parce que quoi, des milliers de gens meurent mais les autres crèvent aussi, symboliquement et très très concrètement toutes les fins de mois.


Et pendant ce temps-là, tout se renégocie. Aux frontières (des réseaux, toujours), de plus en plus d’instabilité, dans des pays qu’on pensait forts. Les états subordonnés voient une part de leur élite s’éclipser, une autre apparaître, sans plus aucun lien avec un quelconque processus démocratique ou économique compréhensible. Et désormais, les menaces sont suivies d’effets, et presque chaque grande puissance déploie non pas un réseau uniforme mais parfois un réseau, un contre-réseau et un contre-contre-réseau, plus toute la propagande qui va avec. Quand les grandes lignes de ces alliances se seront dessinées, avec de part et d’autre un ennemi mythifié, la guerre commencera. Les points prétextes possibles sont nombreux et cela peut éclater virtuellement partout. Mais le début ne sera de toute façon qu’un prétexte à une situation sans issue : du point de vue absolument amoral de la politique, qui est pour les populations victimes une des formes les plus réifiées du cynisme, il faut un new deal et ce genre de choses ne passe que par la guerre.

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