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  • Melanie Frerichs-Cigli

Il est l’or

Mis à jour : 19 sept 2019

Le PodcAst du BouT du mONde – épisode 27 – 17/09/2019

Musique de fin : «Gold - Imagine Dragons»– Tous droits réservés

Licence d’exploitation LE-0017854

Image par Johanna84 de Pixabay


Je suppose que vous avez tous suivi l’attaque au drone sur l’affinerie de pétrole Abqaiq en Arabie Saoudite, la plus grande usine au monde de traitement du pétrole brut ? 5 % de la production mondiale en moins sur le marché… Forcément, cela a fait remonter le cours du pétrole. Mais avant de revenir sur cette question (le pétrole, c’est une juste une p’tite lecture critique de la politique des 150 dernières années, c’tte affaire, un rien à résumer), j’aimerai faire un point sur l’or, qui lui aussi a remonté, du coup. Alors, rassurez-vous, bonnes gens, y’a rien à voir, nous dit-on sur tous les sites d’analyse boursier, ou presque : les marchés ont repris, et le pétrole comme l’or ont repris leur cours normal… Mais est-il exactement normal, le cours de l’or ?

D’une part, il a pris 15 % cette année, il est à plus de 1500 dollars l’once. Oui, parce que ça aussi, ça s’échange sur les marchés en dollars… A Londres ! Ah ! Les merveilles de la mondialisation ! Pour ceux que ça intéresse, l’or physique, il est toujours en Suisse. Déjà, c’est toujours là qu’il est raffiné et purifié, au sortir des mines, un peu partout dans le monde, où les ouvriers sont douchés au karcher et fouillés jusqu’au rectum à chaque sortie de shift, quand il ne s’agit pas d’enfants (ben oui, dans les mines fermées, ils se faufilent partout). Mais si les mines sont partout, l’or physique en Suisse, sa cotation à Londres en dollars, les entreprises qui possèdent les mines ne sont pas forcément, voire très rarement de la nationalité du pays détenteur des ressources.


Tenez, prenons Barrick, qui vient de fusionner en janvier dernier avec RandGold. Une entreprise canadienne, qui rachète, soyons clairs, une africaine et possède de ce fait 5 des 10 mines d’or les plus rentables du monde, au Nevada, en RDC, en République Dominicaine. Leur production annuelle combinée est de plus de 250 tonnes d’or. Vous imaginez ça ? Newmont Mining, américaine, plus de 150 tonnes par an produit dans ses mines en Amérique du Sud, en Asie et en Afrique. Ah ! Je suis injuste, aussi un peu aux Etats-Unis. Goldcorp, canadienne, 100 tonnes par an : quatre mines au Canada, trois au Mexique et quatre en Amérique centrale et du Sud. Kinross Gold, canadienne toujours, travaille au Brésil, au Chili, au Ghana, en Mauritanie, en Russie et aux États-Unis. Alors, il y a quelques mines nationales. En Ouzbékistan, par exemple, le Navoi Mining and Metallurgical Combinat produit de l’ordre de 70 tonnes par an. Seulement, c’est là l’expression de la volonté d’un état qui investit lourdement dans ses infrastructures aurifères, et que personne n’aide sur le marché mondial, soyez-en certains ! Et bien sûr, certains pays ont un regard très impliqué dans la gestion des entreprises minières, privées mais nationales, qui opèrent sur leur territoire, comme la Russie, par exemple. Mais dans l’ensemble, sur ce secteur tout de même assez stratégique, le marché est mondialisé, privatisé et sujet à un nombre de tours de passe-passe assez délirant.


Mais d’abord, pourquoi c’est stratégique, l’or ? Et lequel ? Le physique ou son cours ? Le physique théorique ou concret ? Le raffiné, l’industriel, l’orfèvrerie, le potentiel, celui d’hier ou celui de demain ?


Tous ceux qui boursicotent un peu vous diront que l’or est une valeur refuge. Ben oui, son cours est relativement stable, il constitue donc un placement dont le rapport est faible à négatif, mais qui ne se dévalue jamais vraiment et flambe en cas de crise de confiance en la monnaie. Avoir de l’or à Londres signifie le prêter à très court terme, du 3-6 mois, on n’est pas du tout dans les temporalités de la banque normale, là. Mais c’est un putain de boost à une économie, une petite injection d’or pour racheter de sa monnaie, éviter une inflation, ou faire la bascule en termes de financement. Les taux sont bas, ils payent à peine la sécurité du coffre-fort. Mais ça rend tout facile d’en avoir. Ça graisse les rouages, Bretton Woods ou pas. Le dollar, c’est bien, mais Picsou vous le dira, lui, ce que c’est qu’un bon bain aurifère, on a beau dire, on n’a pas ça avec les bitcoins ou les bons du Trésor américains. C’est ce pourquoi, à chaque signe d’une tension géopolitique, ses cours remontent, comme en ce moment. En 2011, entre la crise européenne et le Printemps Arabe, il avait dépassé les 1900 dollars l’once, avant de s’effondrer au sortir de crise – ce qui a achevé de ruiner la Grèce, un pays qui possède tout de même pas moins de 300 000 tonnes dans ses sous-sols… Qu’il ne contrôle pas ! Et puis, bien sûr, il y a l’effet de la dévaluation du dollar, qui est très bas, en ce moment. Naturellement, cela fait remonter le cours de l’or, qui ne change pas de valeur en absolu.


Bref, au niveau boursier, vous le voyez, il grimpe, mais ce n’est pas encore la ruée. Pourtant, plusieurs indicateurs devraient faire que cela s’enflamme, au fur et à mesure que la guerre commerciale sino-américaine se poursuit. D’abord, la Chine comme la Russie larguent leurs devises américaines pour acheter de l’or en flux tendu depuis plusieurs années, maintenant. Ensuite, les grands possesseurs d’or sur les marchés qui vendaient il y a encore un an sont passés à la commande d’achat à terme. Si le mouvement se poursuit, c’est-à-dire si les marchés continuent d’acheter non seulement l’or qui passe mais l’or qui va être produit sans intention de le revendre, c’est mathématique, l’or va grimper. Et avec lui, l’argent, au plus haut depuis longtemps, dites-donc ! Encore très bon marché, certes, mais un bon investissement quand même, il suit le cours de l’or, est utile en industrie, fait des jolis bracelets qu’on ne réquisitionne presque jamais en cas de trouble, bref ! Pas une mauvaise affaire, bon an, mal an.

Au niveau réel, maintenant que la Suisse a été obligée de lever son secret, on en sait beaucoup plus sur l’un des plus gros et plus anciens centres de raffinage du monde. Entre 2 400 et 2 600 tonnes d’or brut arrivent tous les ans en Suisse. Une fraction ne repart pas et, discrétos, la Suisse dont la balance commerciale globale est largement positive, est déficitaire sur le commerce de l’or. De fait, elle est le 7ème pays le plus riche en or du monde, sans avoir une seule mine encore ouverte depuis 1954 ! Et encore, elles étaient pas bien grosses. Selon ce même classement, les Etats-Unis possèdent la première réserve d’or au monde, tandis que le FMI se trouve en 3ème position des possesseurs de lingots, juste après l’Allemagne. Le FMI qui ne doit pas avoir beaucoup de mines chez lui, vu qu’il n’a pas de territoires, n’est-ce pas ? A côté de ça, le Pérou, l’un des pays aurifères les plus riches – et ce depuis toujours ! est 54ème sur la liste… Le Canada, qui a des mines et de très grosses entreprises de minage, walou, pas de réserve d’or ! Bref, le droit du sol n’est clairement pas le droit à l’or. Et puis dans tout ça, y’a l’or réel et l’or théorique ! Par exemple, le Maroc est censé posséder 22 tonnes d’or, mais elles sont détenues à Londres. Que se passerait-il si le Maroc voulait rapatrier son or ? Bon, je ne m’inquiète pas, le Roi doit en avoir 100 fois ça et les marocains ont la thésorisation ceinture dans le sang. Les pays CFA ont la moitié de leur réserve en France, bézef, yek ? Là encore, sortir du franc CFA n’est pas une mince affaire… Quant aux Etats-Unis, plus gros possesseurs d’or du monde, n’est-ce pas ? La Russie les accuse de n’avoir en réalité plus un gramme dans leurs coffres et c’est bien possible, quand on se souvient de quelques réponses embarrassés de certains, suite à quelques leaks très vite enterrés. On comprends pourquoi Merkel a rapatrié l’or allemand et l’a montré en exposition au peuple… Pendant que Macron, discrétos, en filait le contrôle à JP Morgan, tiens donc, mais pourquoi diable ?


Je vois aussi sur le classement des pays du Moyen-Orient sans réserve d’or ou presque, quand le moindre émir Bidule a trois chiottes en or par chambre de ses nombreux palais et des bagouzes à chaque doigt, ne serait-ce que pour filer aux putes. Je ne voudrais pas surjouer le cliché, hein, ils ne sont peut-être pas tous comme ça. N’empêche que je trouve les super riches de plus en plus indécents, en Arabie Saoudite comme en Malaisie, tiens, où navigue « History Supreme », un yacht de 30 mètres fabriqué avec 10 tonnes d’or et de platine. En fait, il n’est fait que d’or et de platine, le bouzingue, et il appartient à un certain Robert Kuok, sans doute grand patriote et homme de distinction, lui qui fout dans son joujou l’équivalent d’1/4 des réserves d’or du pays tout entier. Là encore, attention, je distingue le bas de laine des familles, qu’elles soient bourgeoises européennes ou encore ancrées dans la tradition, comme en Afrique ou en Inde, des monstruosités éblouissantes et kitchissimes des mégalos de ce monde. D’autant que, en cas d’effondrement économique d’un pays, y’a de fortes chances que ce soit plutôt le bas de laine qu’on réquisitionne que le bateau, mais sait-on jamais ? Oui, parce que l’or possédé par les populations est stratégique aussi. Regardez comme en Pologne, on a récuré les migrants syriens de leurs bijoux de famille ? Ben en cas de guerre ou de gros problème, il devient interdit de posséder de l’or, qu’on doit rendre aux banques chargées de la collecte, contre un pognon qui n’a plus aucune valeur. Ça s’est vu 100 fois, ce pourquoi il est très difficile de rendre transparentes, comme le voudraient les états, les transactions en or. Les gens préfèrent acheter de l’or anonymement, des fois qu’il y ait des listes qui trainent…


Pour résumer, l’or, qui s’extrait depuis l’antiquité mais jamais autant que depuis 50 ans est un marché en pleine expansion. Des mines sont découvertes tous les jours, sous les ex forêts brûlées, sous la glace du Groënland, etc. Et pourtant, il grimpe, tandis que même lui, la plus concrète, la plus infalsifiable des monnaies, connaît des tours de passe-passe incroyables, un coup l’est là, un coup l’est plus. Il a le don d’ubiquité : stocké ici, échangé là, possédé ailleurs et produit, khalas ! N’importe où dans le monde et à n’importe quel prix. Un signe de plus de la récession prochaine et des tensions qui l’accompagnent… Ou des tensions et de la récession qui l’accompagne ? Mhum… En tout cas, si j’étais vous, je n’hésiterais pas trop à acheter ce joli petit bracelet qui vous fait de l’oeil. Il vous ira bien, si, si si ! Et sans facture, yek ? En liquide !