• Melanie Frerichs-Cigli

independance days

Le PodcAst du BouT du mONde – épisode 26 – 16/09/2019

Musique de fin : «Soy Tico» - Carlos Guzman – Tous droits réservés

Licence d’exploitation LE-0017854

Image par Prohispano de Pixabay


Aujourd’hui, je vais vous raconter un petit peu de la vie d’ici. Figurez-vous qu’hier, c’était la fête de l’indépendance, signée le 15 septembre 1821. Enfin, hier, avant-hier, aujourd’hui et à dire vrai, tout le mois. Il faut dire que c’est une date un peu particulière, qui a été choisie et une indépendance encore plus étrange qui s’est produite ici. Vous le savez, toute la région était colonie espagnole, cependant, l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique avait donné des idées à beaucoup. C’est donc très logiquement que des révoltes ont eu lieu, un peu partout en Amérique Latine, aux cris de « Yo no soy español, soy americano ».

Un peu partout, sauf au Costa Rica ! Alors, c’est pas que les ticos ne voulaient pas l’indépendance, mais bon… En vrai, personne ne s’intéressait vraiment à eux. Le Costa Rica n’a pas d’or, il est difficile d’accès, y’a des catastrophes naturelles tout le temps, ce n’était pas un centre économique, bref… Au final, les colons étaient des gens rudes, qui cultivaient la terre eux-mêmes et n’avaient pas vraiment le temps de fomenter des rébellions quand il y avait tant à faire ! Et les autochtones gardaient pour la plupart leur mode de vie ancestral, autant vous dire qu’ils se souciaient de la couronne espagnole comme d’une banane (oui, y’a pas de guignes, ici, sauf importées et très chères. Et puis c’est anachronique, de toute façon).

Le fameux 15 septembre 1821, ce sont le Guatemala, le Salvador, le Honduras et le Nicaragua qui proclament leur indépendance, seulement, dans la foulée, ils incluent dans leur déclaration le Costa Rica, sans trop le prévenir. Ce n’est qu’un mois après, le 13 ou le 14 octobre 1821, selon les sources que les Costariciens se savent indépendants ! D’où branle-bas de combat pour rassembler représentants du peuple et les partis politiques naissants afin de virer, mais poliment, avec accord de désarmement et tout et tout, les soldats espagnols, avant qu’enfin, l’acte d’indépendance réel ne soit signé le 29 octobre 1821, pour être appliqué le 1er novembre.

Bref ! Dès le départ, les ticos ne font rien comme leurs petits copains de la région : pas de violences, pas de désorganisation réelle, des décisions de bon sens, paysannes, à l’image de la société ici. Bon, alors j’exagère, parce que juste après, comme le Costa Rica a été intégré à l’Empire du Mexique, une usine à gaz mal ficelée sur le modèle de l’empire napoléonien fondé par Agustín Cosme Damián de Iturbide y Arámburu, alias Agustin I, il y a eu une guerre civile… Entre les partisans du Mexique, les villes de Carthago et Heredia – traditionnalistes, et les libéraux de San José et Alajuela - pro-indépendance. Ça a l’air impressionnant, dit comme ça, yek ? Alors rappelez-vous juste l’échelle des choses : le Costa Rica, c’est grand comme le Midi-Pyrénée, 1/10ème de la taille de la France métropolitaine. Là-dedans, la Vallée Centrale fait 3 200 km², soit un peu plus que la Réunion. Là dedans, vous avez à l’époque 4 villes / villages : Carthago, qui est le centre d’implatation des colons le plus ancien- donc la capitale. Et vraiment à côté, vous avez San José, Heredia et Alajuela. Mais genre, à 20 km max, quoi. De même, de nos jours, y’a même pas 5 millions d’habitants, dans tout le Costa Rica. Avant 1930, y’en avait moins de 1 million. En 1821, on était en plein milieu de ce que l’on a appelé l’ère de subsistance, c’est-à-dire une population tellement pauvre qu’elle n’allait plus à l’église par manque d’habits du dimanche pour toute la famille ! Non, je ne plaisante pas, c’est écrit noir sur blanc dans les livres d’histoire d’écoliers du pays. Donc on parle de quoi quand on dit guerre civile ? Peut-être 80 gugusses d’un côté, 100 de l’autre, avec des fourches et des machettes ? Quoiqu’il en soit, en 1823, les libéraux gagnent, transfèrent la capitale à San José et font adhérer le Costa Rica plutôt aux Provinces-Unies d’Amérique Centrale. Mais bon, ça non plus, ça ne durera pas et dès 1838, le Costa Rica prend son indépendance réelle de tout et de tout le monde, après encore une autre guerre civile pas beaucoup plus impressionnante en 1835... et la conquête, tout de même du Ganacaste sur le Nicaragua. On ne va pas refaire toute l’histoire, elle est instable au début, comme tout le monde, mais considérablement moins que celle des copains. D’ailleurs, les grandes pertes humaines historiques consenties par le pays ne sont pas des batailles, mais par exemple, la construction de la voie ferrée, en 1890, entre San José et les Caraïbes. 4 000 morts pour la modernisation et l’exportation du café, un tapis rouge pour United Fruit Company, qui viendra cultiver la banane, avec d’autres grands groupes étrangers venus profiter du boom que connaît l’agriculture exotique à cette époque. Dès le départ, les ticos sont des libéraux, travailleurs, un peu fastidieux, formels dans leur manière même de dire le désarroi parfois, qui n’aiment pas la violence et abolissent la peine de mort dès 1877, avant de devenir à l’issu de la Seconde Guerre Mondiale le pays sans armée que l’on connaît. Le texte de proclamation d’indépendance du 29 octobre 1821 est à ce titre un morceau d’anthologie (traduit, hein). Je cite :

« Dans la ville de Cartago le vingt-neuf du mois d’octobre de mille huit-cents vingt-et-un suite aux prémisses des nouvelles plausibles que s’est jurée l’indépendance dans la Capitale du Mexique et à la Proa au Nicaragua. Réunis en session extraordinaire et ouverte la Très Noble et Loyale Mairie de cette ville, Messieurs le vicaire et le curé recteur, le Ministre des Biens Publics, d’innombrables personnes notables et du peuple, ont été lus les offices et l’arrêt de Monsieur le Chef Politique Supérieur Don Miguel González Saravia du 11 et 18 du mois en cours dans lesquels conformément au vote des partis du Nicaragua fut jurée à León le jour 11 du même mois l’indépendance absolue de la gouvernance Espagnole selon le plan qu’adoptera l’empire du Mexique. » C’est-y pas beau et vachement officiel quand on pense qu’ils étaient peut-être 2-3 000 bonshommes qui se demandaient si la nouvelle qui leur était parvenue était du lard ou du cochon !

Quoiqu’il en soit, cette indépendance collective du 15 septembre est très importante. Des lycéens partant du Guatemala au pas de course se relaient pour traverser le Salvador, le Honduras, le Nicaragua pour enfin arriver au Costa Rica en portant la flamme de l’indépendance. Et toutes les écoles du pays – même le Franco, font une cérémonie pour célébrer cette indépendance, en musique, avec l’hymne de l’indépendance, l’hymne costa-ricien, dans mon cas l’hymne français puisque mon fils est au Franco, le lycée franco-costaricien et in fine, l’hymne du lycée. J’vais vous dire, l’hymne français, au milieu de tout ça, il faisait tâche : tous les autres parlaient liberté, paix et union entre les peuples et nous, au milieu de tout ça, entre deux discours du proviseur expliquant qu’on partage tout à fait les mêmes valeurs, d’ailleurs mêmes couleurs de drapeau, Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, blabla «Qu’un sang impur, abreuuuuuuuuve nos sillons !» Ah ! Le choc ! J’vous jure c’est quelque chose qui vous porterait presque à comprendre pourquoi les français sont si râleurs et les ticos si polis, tout le temps, tout le temps ! Genre, jamais ils ne lèvent la voix et si des gamins se chamaillent pour de rire, tout le monde vient voir, alarmé, ce qu’il se passe qui justifie tant de violence. D’ailleurs, on n’a eu droit qu’au premier couplet, c’est pas plus mal. Mais tous les autres hymnes, non ! Bien en longueur, plus en prime, la chanson de coeur du Costa Rica, Soy Tico. Je vous la met en fin, promis, elle est kitch mais touchante. Et avec ça, debout-assis, pour rendre honneur aux courreurs, au drapeau, aux hymnes, aux spectacles, aux danses traditonnelles… Une vraie grand-messe patriotique. Mais pas héroïque, hein, pastorale, avec les gens qui fabriquent chez eux les plus belles lanternes aux symboles de paix pour éclairer le chemin de la liberté costaricienne, les gamins en tenue traditionnelle avec la raie sur le côté et nuque bien propre, bref, paisible. Vivan Siempre el Trabajo y la Paz ! La devise nationale, bien ancrée en l’esprit de chacun, car si les ticos n’ont pas une culture générale étendue – ils sont tous alphabétisés et font des années d’estudies sociales, à la fois éducation civique et morale et histoire-géographie du pays, tout au long de leur scolarité. Ce sont donc des moments importants, mais sans ostentation finalement, que tout le pays traverse en même temps. Ces activités civiques de marquage de l’indépendance sont obligatoires pour tous les écoliers, les fonctionnaires et presque toutes les entreprises le font aussi. De telle sorte que si le 15 septembre, comme c’était le cas, tombe un samedi, le lundi suivant est férié.

Mais à dire vrai, les cérémonies de l’indépendance se poursuivent le 16 et puis aussi le 29 octobre et bien sûr le 1er novembre, de telle sorte qu’il y en a sur deux mois, quoi ! Mais toujours dans la politesse, la fête et la Paix. Et c’est la première fois que je vois ça : le nationalisme sans agressivité envers les autres, la fierté patriote sans fleur au fusil, bref, le sentiment d’appartenance sans pour autant vouloir écraser. Je ne savais même pas cela possible et bien que cela ne préjuge pas du sentiment de supériorité réel que les ticos entretiennent à l’égard de leurs turbulents voisins, qu’ils accueillent en masse à chaque trouble politique, avant que chacun ne reparte se confronter à son destin chez soi, il n’en reste pas moins que cela remet profondément en question le modèle philosophique politique européen, lequel lie, c’est incontestable, nationalisme et impérialisme. On est peut-être trop soumis à la nature pour ça, ici. Les horaires du soleil, de la pluie sont presque immuables quand la terre bouge tout le temps, ça doit vous brouiller le cerveau à la longue, c’tte affaire-là. P’têtre même au point d’être national-pacifiste !

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