• Melanie Frerichs-Cigli

J’ai tant de choses à vous dire

… Et je ne sais pas comment.

Je sais, je suis inqualifiable. Je n’ai répondu à aucun message, ni personnel, ni sur les réseaux. Je n’ai rien liké, rien publié, rien, walou. Seulement voilà : je peux vous parler de tout, de la pluie et du beau temps politique et économique (en ce moment, c’est tempête, mais vous le savez déjà). C’est facile : de la recherche, un être-au-monde - le journalisme, qui me donne une assise pour vous parler ; un point de vue, une éthique même, oui, parce qu’une déontologie et des années de pratique. Mais vous parler de moi ? Comment ? Pourquoi ?

Seulement voilà, maintenant, il n’y a que moi de l’autre côté ; je ne suis plus Luxe Radio ; je n’ai plus d’étiquette ; c’est moi et ce pourquoi je suis là, c’est à dire plus là où j’étais il y a si peu de temps et pendant si longtemps, déjà.


Vous le savez, toutes ces années où j’étais à l’antenne, j’ai tenu à un engagement humaniste. La recherche de la paix, la compréhension de la culture de l’autre et de ce qui est commun entre nous, la promotion de la dignité, de la valeur unique et intrinsèque de chacun ont toujours été au coeur de mes analyses, ni pour autant naïves, ni pour autant aveugles. Et ce que je prônais à l’antenne, j’essayais de le vivre au plus près de mes engagements, pour la culture et pour le social. J’ai été distribuer des ftours à d’autres ramadans, j’ai travaillé presque quotidiennement à Sidi Moumen pendant des mois et des années à essayer d’y concevoir des projets, de comprendre les besoins, les enjeux, les modes de vie des ces gens juste à ma porte et à des années-lumières des lumières tamisées du micro. J’ai été discuter dans des universités avec l’avenir de ce pays ; j’ai écouté les artistes, les musiciens, les ministres, parfois et les intellectuels me raconter ses racines. J’ai défendu mes idées, tenté de mettre en valeur les écrivains, les chercheurs et les penseurs marocains comme étrangers, dans l’espoir de créer toujours plus de ponts.


Mais, soyons honnêtes cinq minutes : ça ne suffit pas, ça ne change rien et j’ai beau m’égosiller, et même m’agiter sur le terrain, on n’est pas éblouis par les progrès de l’humanisme dial l’bled.


En même temps, un coup d’oeil aux européennes suffit pour se dire que ce n’est pas non plus dans mon pays d’origine que je vais m’épanouir et cesser de n’être qu’une Don Quichotte s’acharnant sur d’autres moulins à paroles tout aussi impuissants, parce qu’il est dur d’analyser et d’assister sans rien faire à ce qu’il faut bien appeler une terrible détérioration du vivre-ensemble. Les Etats-Unis, khalas ! L’enfer sur terre. Quant à la Chine, elle ne déroge pas aux bonnes vieilles méthodes de la Révolution Culturelle- après tout, elles ont fait leurs preuves. Alors ça fiche, ça note, ça redresse du musulman et ça détruit des mosquées, dans la bonne humeur et le bruit des Iphones piétinés de conserve.


Mais où trouver, la paix ET LA TENDRESSE, BORDEL ?


Parce que je l’ai crié des années, j’ai tenté de le changer un sourire à la fois des années, un livre, une conférence, une discussion à la fois, mais on ne peut pas vivre comme ça ; à regarder les gens mourir noyés aux frontières ou bien de misère, à se dire qu’ils sont pas comme nous, qu’ils sont pas fréquentables et qu’ils sont indécents tant ils sont différents. On ne peut pas vivre non plus comme des rouages remplaçables à loisir, à date de péremption estampillée sur les diplômes, sur les passeports (qui ne passent plus grand-chose), performants, productifs, capables d’évaluer notre plus-value pour justifier le coût exorbitant que notre misérable subsistance fait peser sur l’équilibre fragile de cet indicateur économique tout puissant qu’est la santé de l’entreprise. On ne peut plus, c’est pas humain, c’est aberrant, absurde, arbitraire. Je comprends les Gilets Jaunes, oh, comme je les comprends, tous les révoltés du monde, à Paris ou à Al Hoceima. Et j’y peux quoi, moi, à prédire apocalypse et pluie de grenouilles tous les matins, sur Luxe Radio ? Vous croyez qu’un petit pain que j’aurais donné changera le monde ? Non, bien sûr. N’y a-t-il plus d’espoir ?


Je vous jure que parfois, lorsque des événements personnels vous obligent au recul, il vous arrive sur le coin de la tête une avalanche de réalisations. Et la première d’entre elles pour moi, celle qui fait que je ne vous reviendrai pas – et que j’espère, quelque part, au moins virtuellement vous entraîner avec moi, c’est que ma vie, pour pleine, satisfaisante, oh combien valorisante que je menais de journaliste, d’intellectuelle respectée ne valait pas un clou face à la tempête à venir.


Lorsque j’étudiais la Seconde Guerre Mondiale à l’école et que je lisais les pathétiques justifications de l’histoire pour la collaboration française, je me demandais jusqu’au point d’obsession : et moi, qu’aurais-je fait ? Impossible à savoir pour qui a l’honnêteté de se regarder en face, puisque nous n’y sommes pas. Mais je crois qu’aujourd’hui, nous y sommes. Alors que les lumières de la démocratie s’éteignent les unes après les autres dans de piteux gargouillements technocratiques, alors que l’imbécilité prédomine le débat public, entre jacasseries médiatiques et abrutissement généralisé de l’enseignement, la haine revient en force et s’érige en vertu.


Alors que faire ? Je n’ai pas de solution, mais j’ai décidé d’en chercher. Avec méthode, éthique, terrain, parce que oui, des années de réflexion et de pratique. Et puisqu’il faut bien les chercher quelque part, j’ai décidé d’aller voir où il semble que l’humanisme soit encore une valeur centrale : le Costa Rica. Un tout petit pays, une miette d’Amérique Centrale, qui vient de rentrer dans le rang des démocraties totales, où l’économie, ultra-libérale, s’accomode d’une éducation et d’une sécurité sociale ultra-performantes, où il n’y a pas d’armée et où l’écologie est le principal engagement politique de longue durée, avec la promotion des droits de l’homme. Ça paraît trop beau pour être vrai, ça l’est peut-être – et d’ailleurs, tout n’est pas rose, ils ont tout de même 20 % de pauvres ; sur 5 millions d’habitants, c’est bézef. Mais je vais voir.


A la base, je pensais intégrer la UPEACE, l’Université pour la Paix de l’ONU – parce qu’ils ont même cela, ici, une université entière internationale dédiée à la paix !!! Mais c’est hors de mon budget actuel. Alors, je ne sais pas ce que je vais y faire. Travailler, sans doute, parce qu’étant de nature plutôt cigale que fourmi, il ne reste rien du confort que j’avais il y a encore quelques mois. Renoncer à tout n’a pas été facile, cela s’est juste imposé comme une nécessité si je voulais défendre l’espoir et l’humanisme avec quelque efficacité, en des temps où ils se démonétisent plus vite que les emprunts russes en 1917.


J’ai tout à faire et d’abord, trouver ma place dans le monde, peut-être ici, peut-être ailleurs. Celle où je ne nuirais pas, où je pourrais même espérer avoir un impact positif sur l’avenir – pour mon fils, pour tous nos enfants. Va déjà falloir apprendre l’espagnol – je n’en ai jamais fait. Mais pour le moment, ça va, j’ai l’impression de tout comprendre. C’est comme cela qu’on s’émerveille quand on découvre, tout est à la fois si fondamentalement différent et si proche ! Comme un miroir à peine déformé par la culture locale, même si parfois, le reflet a beaucoup de verbes irréguliers.


Alors voilà, c’est moi, rien que moi, sans Luxe Radio et sans étiquette qui vous propose de me suivre dans cette recherche, peut-être très maladroite, peut-être trop radicale mais pour autant ni naïve, ni aveugle, pour l’humanisme, à l’autre bout du monde.

Et c’est moi qui m’engage, enfin, à vous répondre, du mieux que je peux et à vous dire ce que je vis, ce que je vois, ce que je comprends du monde ; de celui que j’ai laissé derrière moi, en Europe et en Afrique comme de celui que je découvre, cette Amérique Centrale tranquille qu’on ne sait pas nichée tout près de nos unes de journaux.

Voilà.



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