• Melanie Frerichs-Cigli

La bête en nous

Le PodcAst du BouT du mONde – épisode 11 – 26/08/2019

Musique de fin : "Redemption Song" Playing For Change - Tous Droits Réservés

Licence d’exploitation LE-0017854


Ces derniers jours, la toile bruisse d’une indignation transformée en multiples pétitions pour sauver l’Amazonie, hashtags et autres propositions bien dans l’air du temps. Boycotter les produits du Brésil semble particulièrement remporter les suffrages. Hélas, outre que le boycott est parfois interdit dans certains pays, il est surtout inefficace – lorsque amorcé par des particuliers, s’entend, pas des états - comme beaucoup le constatent pour Israël. Certains prient et angoissent, d’autres retournent leur colère contre les bons sentiments déployés à l’occasion de l’incendie de Notre-Dame, d’autres enfin se raccrochent aux articles positivistes qui expliquent que l’Inde et la Chine reboisent tellement que la NASA y voit un second poumon vert pour la planète – juste à temps finalement, pour que l’Amazonie, qui flambe 85 % plus vite cette année que l’an dernier, 70 millions d’hectares rien que ces deux derniers mois (comparés aux 90 millions d’hectares brûlés dans l’ensemble des années 90), ne soit pas un problème.

Sauf que le Ciel n’aide que ceux qui s’aident eux-mêmes d’abord, que comparaison ne fait jamais raison et y’en a marre de cette dissolution de responsabilité et de gravité dans la pesée des misérabilismes. Sauf que surtout, ces photos de la NASA ne disent pas que ce reboisement, c’est de la palme en monoculture et que ça n’a rien à voir… Et en même temps, on le sait, tout ça, on le sait tous. Ils ont l’air fins, les gars du G7 à faire une déclaration d’engagement sur l’honneur à agir vite pour l’Amazonie, de manière ferme mais bon, en respectant la souveraineté du Brésil, pendant que Bolsonaro les traite de colonialistes ! Et on n’est pas sortis de l’auberge, même si elle est en flamme.

Alors d’où vient cette impuissance généralisée à agir ? Qu’est-ce qui fait que le Japon peut déclarer, sans que personne ne réagisse vraiment, qu’il va déverser les eaux de décontmination de Fukushima directement dans l’océan, alors qu’elle est hautement radioactive ? L’océan pacifique, le plus grand de la planète, communique avec toutes les eaux terrestres, ce qui signifie que l’ensemble de la terre est contaminée... Mais à dire vrai, ils le faisaient depuis le début, eux et tous les autres, déverser leur merde sur nos têtes et notre avenir – l’énergie nucléaire, un futur radieux vous attend ! Sans rien dire, mais au vu et au su de tous. Pendant ce temps, le Levothyrox manque au Maroc, change de formule ailleurs, qu’est-ce qu’on s’en fout ? Ça rapporte pas assez !


Qu’est-ce qui donne le droit à la Chine d’acheter les terres arables des pays les plus pauvres ? A l’Ethiopie de dire qu’elle va faire un barrage sur le cours du Dieu-Fleuve ayant probablement le plus influencé sur la genèse de notre civilisation ? Aux pêcheurs de ratisser tellement les océans qu’ils ne se peuplent que de méduses ? A Monsanto de copyrighter le vivant, à une part infime de l’humanité d’exploiter non seulement le reste de notre espèce, mais aussi à exploiter tout et tout le monde, partout, au point que nous vivions une extinction de masse qu’on n’est pas obligé de croire sur parole – suffit de regarder sur le pare-brise, qui n’est plus couvert d’insectes, même par une belle journée d’été, sur au moins 3 continents sur 5.


Pourquoi ne peut-on rien faire ? Et d’où vient notre appétance pour la destruction sauvage, non pas en tant qu’espèce - ça nous sommes des prédateurs innovants et c’est inscrit en nous, mais en tant que civilisation qui, loin de polir les excès de notre nature facilement autodestructrice, les fait passer à la vitesse supérieure ? Et pouvons-nous faire autrement ?


La première réponse, celle qui justifie tout, y compris les acrobaties délirantes de nos politiques, comme essayer de trouver des solutions écologiques quand la priorité est de relancer la croissance, c’est que la grande victoire du libéralisme sur le bloc de l’Est a signé un constat défaitiste et manichéen : bah, vous aurez beau chercher, la nature humaine est ce qu’elle est, chacun pour soi et Dieu pour tous, les idéaux finissent toujours en bain de sang et vos grands humanistes ont fait pire que les nazis. Une simplification de tous les débats par l’absurde, en fin de compte, qui nous a amené à jeter le bébé avec l’eau du bain. Car dès lors, malgré l’apparente victoire de la démocratie et de la liberté, ce qui a été porté au pinacle fut l’économie libérale sans plus de frein canalisateur. Et, loin d’avoir démocratie et liberté pour tous, nous sommes en train de perdre tous les acquis du XXème siècle à vitesse grand V, pendant que le système lui-même nous fait tomber le ciel sur la tête, dérobe la terre sous nos pas et nous réifie pour mieux nous jeter comme des pouilleux dès que l’occasion de faire une économie se profile. Bref, on a grave merdé et maintenant, on n’a plus aucun mécanisme régulateur qui fonctionne à l’échelle internationale, quand on est tous coincés - je veux dire mondialement mais au niveau national de chacun - dans des violences et des débats qui nous ramènent 80 ans en arrière.


Alors, j’avais prévu de vous faire des tonnes de chroniques, pour vous expliquer notamment pourquoi, depuis que les Etats-Unis ont défié l’ONU en partant faire la guerre en Irak, on n’a plus de droit international, seulement des accords non-contraignants basés sur le volontariat, ce qui est malheureusement destiné à devenir de plus en plus rare au fur et à mesure que la crise écologique qui se profile fait basculer irrémédiablement le monde, ses routes commerciales donc ses points chauds, ses centres d’activités donc ses puissances, etc. J’avais prévu de vous expliquer comment exactement se met en place et se justifie l’appropriation des ressources jusqu’à faire crever des gens, des millions d’animaux et tout espoir de tranquilité dans des régions qui furent belles et qui sont dévastées ; comment les régulations mises en place pour raison sanitaires non seulement empêchent d’arrêter la culture intensive et l’élevage de batterie mais même les encouragent et parfois les imposent ; comment les syndicats, qui sont pourris par tous les extrémismes du monde et ne représentent clairement plus les intérêts des travailleurs, ou les ONG, généralement manipulées, sans compter bien sûr les entreprises, foncièrement amorales, ont désormais leur place à la table des décisions et qu’aucun, jamais, ne remettra en cause leur droit à nous détruire, parce que c’est comme ça, ils représentent le Graal, le sacro-saint pognon. Et puis c’est bon, là, on écoute tout le monde, non, puisqu’il y a des représentants de plein de gens différents ? Bref, comment, du citoyen ne reste que l’activiste sur réseau sociaux- qu’on récupère, le bon mouton travailleur et consommateur- qu’on tond et le dissident- qu’on rend violent pour mieux justifier tout le reste. Et je vais les faire, ces chroniques, je vais tout décortiquer, point par point. De toute façon, il faut s’y mettre et ce G7 est une bonne occasion d’y revenir. Comme le sont presque toutes les nouvelles que j’entends, de cette histoire de Droits Islamiques de l’enfant au Maroc– mais à quoi vous attendiez-vous, honnêtement ? Aux canons à eau et au coup de feu, même sans victime, de Hong-Kong. Parce que, encore une fois, il faut comprendre, voir, essayer d’analyser, pour mieux être à même d’agir dès, quand, comment et où on le peut.


Mais à ne faire que décortiquer point par point les mécanismes qui nous broient, il sera difficile de maintenir l’espoir auquel je veux pourtant croire pour l’humanité. Cela fait d’ailleurs partie du problème : chaque élément constitue un sujet d’analyse et la négociation des bras de fer successifs qui ont mené à chaque situation en un point T du temps est un méandre en soi ramifié et complexe à dénouer. C’est ce à quoi nous a amené la rationalisation scientifique, qui a toujours cherché le grain de sable, le plus petit élément constitutif et multiplié les process découpés, décorellés les uns des autres.

Nous manque une synthèse civilisationnelle, que nous ne savons plus faire et qui permettrait de justement renégocier à une échelle plus globale les enjeux. Est-il envisageable de gérer, collectivement en tant qu’espèce les ressources que nous avons asservies ? Si oui, comment, sans imperium mondialisé, par l’argent ou factuellement et donc inégalités, exploitations, etc. ? Y-a-t-il même moyen de ne pas asservir la Nature ? Certes, l’idéal communiste a échoué. Mais plutôt que de se dire qu’il a échoué par essence, parce que l’humain n’est pas comme ça et puis la liberté, toussa, ne serait-il pas intéressant de se pencher sur comment il est né et ce qu’il a apporté de révolutionnaire dans la pensée humaine globale ? Oui, globale, parce que l’idée de démocratie n’a peut-être pas traversé les barrières mentales chinoises, mais le communisme, si. Il faut bien en conclure qu’il dit quelque chose, dans sa philosophie telle qu’exprimée par Marx comme dans ses dérives telles que vécues partout, d’une réelle universalité.


Pourtant, je ne dis pas que nous devrions tous être communistes, ce serait absurde. Par contre, lire ou relire Marx, ça c’est pas con et pourrait même en surprendre plus d’un, qui estimaient il y a peu qu’on pourrait le supprimer du programme de philo, vu qu’il est «dépassé», n’est-ce pas. Et peut-être aussi se remettre dans l’état d’esprit qui fut celui du grand économiste et philosphe qu’il était, confronté à des excès terribles et pourtant incomparables avec ceux que nous subissons aujourd’hui. Et se reposer cette question : y-a-t-il, maintenant que nous avons découvert tellement de choses sur le monde – on n’en est plus depuis longtemps aux fondements de la modernité et ce fameux Homme, Maître et Possesseur de la Nature, n’est-ce pas ? On sait, l’écosystème, toussa... Y-a-t-il moyen de négocier un peu mieux, en tant qu’Humanité, seule à même d’amener sa propre destruction désormais puisque nous sommes tout en haut de toutes les échelles de prédation possible et imaginables et qu’on s’attèle même à la mort, y-a-t-il moyen de ne pas se comporter juste comme des bêtes ? Darwin nous le dit – ou alors l’Australie envahie de lapins et de chats, que lorsqu’une espèce dépasse les possibilités de ressources de son environnement, elle meurre en masse jusqu’à revenir à une population raisonnable. C’est-à-dire qu’au mieux, tels qu’on est partis, si on ne se fait pas totalement sauter, on peut espérer quoi ? Un abri dans la cambrousse, advienne que pourra, je ferai pousser des patates ? Ou alors aller défoncer le voisin, piller ses réserves, violer ses femmes – il en ferait autant s’il en avait l’occasion et puis comme on y va en armées nationales, c’est même moral !


Puisque nous sommes condamnés à l’universalisme, par la logique d’abord : une seule espèce connectée à toutes les autres ; par notre montée en puissance ensuite, qui nous rend incontrôlables, pouvons-nous apprendre à nous contrôler nous-mêmes ? Et quels ajustements brutaux seront-ils nécessaires ou imposés avant qu’on ne puisse, enfin, se poser cette question ?

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