• Melanie Frerichs-Cigli

Lapinou year !

Le PodcAst du BouT du mONde – épisode 32 – 01/01/2020

Musique de fin : «As you are» - Rag'n'Bone Man – Tous droits réservés

Licence d’exploitation LE-0017854

Image par Ichigo121212 de Pixabay

Ce siècle a déjà 20 ans, 20 ans que l’on n’aurait jamais pu imaginer avant. Je me souviens encore de la terreur et de l’expectative qu’avait provoqué le changement de millénaire. Je suis bien assez vieille pour avoir eu déjà plus de 20 ans il y a 20 ans… Nous imaginions tout, de la fin du monde aux navettes spatiales individuelles, permettant un séjour sur la lune, ou en station orbitale comme on va aux sports d’hiver. Certains milliardaires, précurseurs de technologies aujourd’hui dépassées, y croyaient tellement qu’ils s’en sont ruinés, mais attention, hein, façon start-upper avant l’heure, avec cotation en bourse et tout et tout.

Hélas, si la technocratie domine bel et bien le monde, ou tout du moins, son vocabulaire, rien du pire ni du meilleur que nous envisagions en ces temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, n’est advenu. Crise après crise après révolte, force est de constater que nous n’avons pas rendu le monde meilleur, bien au contraire. Et de fait, cette année 2020 qui s’ouvre a de quoi inquiéter, entre enjeux économiques en tension, géopolitique des Nations en rivalité guerrière et élections stratégiques qui pourraient à elles seules justifier que tout bascule. Mais au moins, reconnaissons que le voyage a été surprenant et rarement ennuyeux. Peut-être bien que c’est tout ce qui compte, au final.

Oh ! Bien sûr, on peut exhumer des archives tel morceau de bravoure de telle personnalité publique et en réinterpréter les termes pour y reconnaître la clairvoyance prophétique de celui qui comprenait, mais en vrai, on voyait beaucoup de choses, on s’est planté sur la plupart et certaines de nos pires craintes, nous les avons fait advenir, précisément d’avoir voulu les éviter. Une grande leçon d’humilité, à mon sens, qui ne peut que faire du bien, à l’heure où, comme chaque année – mais un peu plus – parce que 20 ans, c’est important, nous faisons notre bilan du passé et cherchons, par vœux et bonnes résolutions, à donner à nos vies une inflexion plus satisfaisante, chacun pour soi-même.


Alors oui, l’écologie, réchauffement climatique ou pollution des sols, etc. Franchement, c’est vrai même sans parler d’apocalypse que tout le monde en a marre de bouffer de la merde, des animaux qui n’ont connu que l’inhumanité et des tomates qui ne moisissent pas après un mois de transport. C’est vrai que relire Germinal vous laisse un goût amer quand on se pelotonne bien au chaud dans une couverture payée trop bon marché pour qu’elle n’exploite pas quelque part, un enfant ou un travailleur forcé. C’est vrai que j’ai la gorge serrée de honte, de chagrin, de réelle dévastation quand je regarde Mare Nostrum et que j’y sais le cimetière de l’Afrique en deuil de ses espoirs d’Europe. Et quand je lis les journaux, je ne vous raconte pas, parce que vous le savez déjà, et on en parle souvent, et partout, d’à quel point ça va mal, entre autoritarisme, camp de concentration, disparitions forcées, guerres – civiles ou grossières de mépris envers les peuples, réthorique politique éculée, corruption en tous genres, scandales de la plus haute bassesse et promesses vagues d’un avenir radieux – au moins pour des machines qui n’ont jamais eu et n’auront jamais rien – d’humain. Franchement, je ne suis pas optimiste et je comprends les Poelvoorde de ce monde quand ils disent, frustrés, «bonne année, mon cul !»


Et puis je me souviens que je ne suis pas seule à ne pas savoir de quoi demain sera fait. Remballez les experts, ils ne parlent que d’eux, comme tout le monde et ne peuvent rien nous dire de ce que nous sommes ou serons, ou serons amenés à être. On ne sait pas. On en perçoit certains signes, qui nous permettrons de nous raconter une histoire qui deviendra LA vraie par réinterprétation, comme à chaque fois ! Et comme à chaque fois, on y croira dur comme fer, parce qu’on en a besoin. Mais sur le moment et au fur et à mesure, pour une idée juste, qu’on aura peut-être provoqué, il y en aura 100 autres qui ne feront que passer, avant d’être dépassées… Et parfois de revenir pour d’autres raisons encore, d’autres enjeux qu’on n’avait pas prévus et qui les réactualisent. C’est comme ça, comme un ballet aveugle, dans le noir, nous avançons, le plus souvent inconscients des autres danseurs et ça donne quelque chose que bien pompeusement, on appelle, selon les milieux et le sujet, Performance Artistique ou bien Destin des Peuples, Histoire en marche, Loi du Marché, etc. Mettez autant de majuscules que vous voulez à ces mots-là, il n’y en aura jamais assez pour nous rassurer sur la crédibilité de la démarche. Et pour cause : au fond, nous le savons qu’il n’y en a pas et c’est pour ça qu’on a besoin d’y croire et que cela ne procède d’aucun savoir transcendant.


Alors que reste-il de nos bilans, si l’on y regarde vraiment ? Et comment se projeter dans ce monde en mouvement tellement rapides, imprévisibles, surprenants, incontrôlés et incontrôlables ? L’idée simple que l’on n’est pas tout seuls. Pas tout seuls à déterminer nos vies, pas tout seuls à prendre les décisions qui pourtant, nous affectent. Pas tout seuls à créer le vent de l’histoire, cette croyance qui pour n’être basée sur rien, nous emporte quand même et justifie les pires horreurs, les indifférences les plus cruelles et les compromissions les moins éthiques, rien que pour vivre, bordel ! Certains y voient l’opportunité simple de s’en défausser. Ce sont les autres, je n’y peux rien, si l’on regarde bien, j’en suis victime aussi. C’est le système ou les bougnoules, mais en tout cas, pas moi, pas moi, pas moi !, qui n’ai rien voulu de tout cela ! Cela soulage temporairement, et puis ça ravage moralement, parce que si c’est l’autre, la haine est justifiée et elle carbonise tout, soi en premier, évidemment. Ces gens-là sont souvent malheureux, mais ils ont raison de l’être et ça les fait tenir. Je les en plains beaucoup, mais je ne peux rien pour eux.


Pour d’autres, c’est l’occasion d’un engagement idéologique : si je n’ai pas le pouvoir de changer les choses, je vais le prendre. Par la force, la ruse, la politique ou le militantisme... Et le Grand Soir viendra. Il en faut, des guerriers convaincus de la justesse de leur cause. Quand par malheur, elle s’effondre, ils sont amers. En général, dans une vie, surtout maintenant que les temps changent si vite, des désillusions, on a le temps d’en connaître, c’est normal ; mais ceux-là ne s’en remettent pas. Ils croient à des idées, des principes, des certitudes, donc forcément, ils sont bafoués, se sentent trahis, humiliés et arrivent à la haine par d’autres chemins. Ou bien alors, ils se sont compromis, ont «mis de l’eau dans leur vin», sont devenus «réalistes», et, en revoyant leur ambition à la baisse, se trouvent surpris, à la fin de leur vie, de se dire qu’ils ont surtout baissé leur culotte bien plus souvent et bien plus bas qu’on ne leur a jamais demandé.


Pour l’immense majorité, c’est l’occasion de se sentir bien seul, désorienté et, renonçant à un impact sur le monde illusoire, on se replie – c’est bien normal, sur des satisfactions atteignables. Notre famille, notre travail, nos convictions, que l’on n’impose pas aux autres, mais qui font pour nous les gens biens et les autres, ceux qui ne sont pas fréquentables. En fin de compte, notre manière propre de nous dire que nous avons une place et que nous nous y trouvons bien. C’est généralement suffisant. Il arrive pourtant un point de crise tellement profonde, tellement généralisée que même ce confort-là nous est dénié. Et que vouloir s’y conformer nous plonge par inadvertance dans une attitude de collabo d’un système ou d’un moment dont on voudrait pourtant bien se laver les mains.


Je ne sais toujours pas de quoi demain sera fait. Mais il me paraît bien que tous, nous ressentons confusément, même quand on ne veut surtout pas le voir, que nous sommes, au présent, dans l’une de ces crises qui déterminera après coup, quand l’histoire pourra s’écrire, ce que nous avons été et sommes en profondeur. Et nous en sommes tous affectés. Tous même si à des degrés divers et chacun différement. Donc encore une fois, nous ne sommes pas seuls, dans cette équation à résoudre avec un langage autre que les mathématiques et que l’on ne maîtrise pas. Et quelle que soit notre attitude par rapport à la vie, il faudra bien que chacun pour soi-même, nous déterminions, non pas l’avenir, non pas ce que l’on en veut, mais ce que l’on en fait, car chaque acte, chaque pensée créatrice ou castratrice fera partie du tout que l’on nommera l’histoire. Bien sûr, il y faut des idées, et même des idéaux pour faire le choix des choix qu’on fait, quels qu’ils soient. Parfois par défaut, parfois par croyance et parfois avec passion. Sans doute faut-il identifier ce qui ne fonctionne pas et tenir pour comptables ceux qui en seraient responsables, sinon sans conséquences, comment éviter que d’autres ne fassent pareil ? Pourtant, cela ne suffit pas si l’on ne se rappelle pas que l’on n’est pas tout seuls à avoir des idées, des idéaux et des coupables en tête de tout ce qui ne va pas.


On n’est pas tout seuls, l’autre existe autant que moi et je ne sais pas ce qu’il sait, ce qu’il pense, ce qu’il veut pour lui-même et c’est pour ça qu’à chaque fois que je regarde le monde changer sous mes yeux, c’est une surprise de le voir évoluer, de cette manière-là que personne exactement n’avait prévu ou tout à fait voulu. Je veux, et c’est mon point de croyance, y voir l’espoir : le pire n’est pas plus certain que le reste de ce que je projette de demain. Je veux, et c’est mon point d’engagement, y voir l’humain, cet autre déconcertant et à jamais insaisissable, avec amour. Alors, dans cet entre-deux du bilan et des vœux d’année nouvelle, je vœux pour vous le meilleur à votre aune, l’espoir comme un baume à vos besoins profonds, à vos aspirations singulières, à cette harmonie du pas-tout-seuls-pas-forcément-ensemble-mais-jamais-sans-attaches, qui, je crois, caractérise notre humanité commune. Je ne sais pas de quoi demain sera fait, je ne peux pas en espérer l’idéal pour tous – puisque nous n’aspirons pas à la même chose. Je vœux y croire un avenir commun, où nous ne nous serons pas tout à fait perdus en chemin, ou de vue. Et je vous souhaite de trouver, dans toutes les surprises que la vie nous réserve à tous, ces moments de grâce qui font que tout vaut le coup, et tout est renouvellé. Un éclat de rire en plein deuil, qui résonne comme la vie même ; le sourire d’un enfant dont la confiance vous ferait pleurer de reconnaissance d’avoir su en être digne ; la complicité muette d’une rencontre fugace qui infléchit, même légèrement, la tonalité morose d’une journée banale... Tous ces moments-là, je les regarde avec plus de considération et de gratitude que je n’admets dans ma vie les autres, les micros humiliations du quotidien, les désagréments récurrents, l’hostilité de ceux qui décidément, ne veulent pas nous aimer et il n’est pas bien sûr qu’ils soient bien sûrs de leurs raisons pour ça. Et puisque lorsque je parle, je ne peux parler que de moi, je vous souhaite à tous de pouvoir vous dire vous, et rien d’autre, avec satisfaction et réjouissance, comme je l’espère pour moi. Le reste adviendra quand même, qu’on se le souhaite ou pas. Et ce n’est pas ça pour autant qui fera notre vie, même si cela fait l’histoire – et parfois pas.


Bonne année, et salut à toi, ô, mon frère !

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