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  • Melanie Frerichs-Cigli

le pire n'a rien de certain

Le PodcAst du BouT du mONde – épisode 10 – 23/08/2019

Musique de fin : Michael Franti & Spearhead - Stay Human (Acoustic) - Tous Droits Réservés - Licence d’exploitation LE-0017854


Bon, j’ai passé la semaine à vous dire que ça n’allait pas- et n’allait pas aller mieux. Qu’un hyper-conflit se profilait, ou qu’à tout le moins, la guerre froide était très chaude et que l’économie nous faisait défaut, tandis qu’on semblait perdre prise sur les décisions politiques, économiques ou productives exécutées en notre nom. Bref, apocalypse et pluie de grenouille, yek ? Pas tout à fait.

Il y a une école du défaitisme – en période de crise civilisationnelle, on a tous un petit goût pour le millénarisme. C’est presque comme des micro-cycles qui se répètent inlassablement, où le tournant d’un siècle amène tant de nouveautés proprement stupéfiantes qu’il en devient difficile pour certains de continuer d’espérer. Stefan Sweig s’en est suicidé, par exemple. Et puis de fait, la sphère médiatique encourage aussi cette atmosphère de fin des temps. Regardez la place qui est faite aux prévisions funestes, civilisationnelles, politiques, économiques, écologiques… Que c’en deviendrait presque suspect. Noooon, je ne tape pas sur mes confrères au point de dire que tout ce que disent les journalistes est faux ou que les crises dont ils parlent n’existent pas. En revanche, quand dénoncer les problèmes tourne au catastrophisme, avec des termes comme point de non-retour, cataclysme écologique, totalitarisme, etc. Cela devient une ligne narrative suivie et qui produit des effets pervers. Vous, moi les journalistes, l’air du temps dirions-nous est plombé et piégé par tout un mécanisme de production de faits d’actualité, dont je vous reparlerais un autre jour. Mais quoi qu’il en soit, le résultat est là : si j’ouvre Netflix, j’ai le choix entre 40 séries et films de zombies, d’apocalypse et d’horreur, si j’ouvre les journaux, c’est pire, entre forêt amazonienne qui brûle, vaches à hublots et ours polaires – ou migrants noyés et rejetés sur les côtes.


La réalité dépasse la fiction et nous laisse atterrés, impuissants, stupéfaits au sens premier, sans réaction. Ou alors, la révolte, la violence… Le désespoir va loin qui peut justifier qu’on perde un œil et qu’on continue à manifester, par exemple. Bref, tout cela nous amène à être juste à point pour retourner toute cette horreur contre l’autre, c’est-à-dire plonger à fond dans la narration idéologique qui nous est proposée : au choix, libéralisme renouvellé, bastion des Libertés Individuelles et dernier rempart contre l’autre, ou bien souverainisme conservateur, bastion des Vraies Valeurs et dernier rempart contre l’autre. Dans les deux camps, on veut apprendre à l’autre à vivre ou l’exclure, c’est la seule solution pour cohabiter, n’est-ce pas ? Et pour se détendre, on regarde des bébés minous faire des cabrioles sur Internet. Ouf ! Une page d’innocence, il n’y en a plus dans le monde.


Sauf que c’est des conneries, tout ça. De toute façon, tout idéal absolu, encore pire lorsqu’il justifie une doctrine politique, est fondamentalement une connerie, au sens où se cache derrière, pour chacun d’entre nous, des pensées parasites et des mécanismes du désir qui nous sont à nous-mêmes confus et pas franchement avouables. Mais quand en plus l’adhésion à l’idéal vient du rejet de l’autre, c’est qu’il y a vraiment quelque chose de pourri au royaume des idées. Et, encore une fois, on en est tous là : apocalypse + culpabilité martelée à longueur de journée + réification des humains + destruction de l’éducation et de la culture + valorisation de crétins décomplexés = nous, traqués, acculés, réagissant émotionnellement au monde et donc, aisément manipulables. La propagande a beaucoup évolué ces dernières décennies, c’est absolument fascinant à regarder, d’autant que ce n’est plus en mono, la propagande de tout le monde va vous chercher jusque chez vous, c’est une cacophonie… Au point qu’en regardant tout ça, on en finirait par ne plus rien faire, n’est-ce pas ? C’est ce qu’explique très justement Ana Arendt* : « quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »


« Avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez »… Comme lui faire croire que laisser crever des humains sur ses plages va protéger ses enfants de valeurs immorales venues de pays sauvages ? Lui faire revendiquer le droit de se priver de ses propres droits, de torturer ses femmes et ses filles qui voudraient se baigner, ou juste ne pas crever de chaud un jour de canicule ? Lui faire penser, peut-être, que le sens de son existence dépendra d’à quel point il aura su expliquer dans ses moindres méandres comment et avec qui il aime forniquer car c’est une identité en soi, qui mérite de se réduire à une lettre d’un acronyme encore plus réducteur ? Ou, attendez, encore meilleur : lui faire bouffer du poison et pour cela mettre le monde entier en coupe réglée, lui faire accepter qu’on balargue des bombes sur l’autre pour le libérer du mal – c’est chirurgical, lui faire faire son service militaire et très bientôt, la guerre.


Hum. Ouais, nan, je comprends, j’ai l’air d’être tout aussi desespérée et desespérante que les autres. Mais pas tout à fait. Certes, cette chappe de plomb mentale est utilisée et récupérée pour nous mener exactement à ce que l’on n’aurait jamais voulu à la base – je veux dire, qui se réveille un matin en se disant, tiens ! Bien envie d’une bonne guerre, moi aujourd’hui ! Il n’y a que dans les films qu’on dit des trucs comme «j’aime l’odeur du napalm dans le petit matin», non ? Il n’empêche qu’on est tout de même à un tournant civilisationnel, une vraie grande crise à tous niveaux, valeurs, culture, politique, économie, philosophie, science, etc. et il faut être lucide. Cela implique de voir toutes les horreurs, d’entendre toutes les propagandes, d’être là, bien présent à ce monde tout juste mûr pour nous faire perdre la tête… Et pourtant, toujours, il faut se rappeler que le pire n’est jamais certain et que, comme la vie est contingente par nature, ben on ne sait absolument pas comment les choses vont se dérouler.


Que la période soit tumultueuse, c’est un fait, qu’elle promette des lendemains pénibles, j’en suis convaincue moi aussi. De toute façon, faut pas se leurrer, on le sent tous. Et même que le ou les conflit(s) qui sont actuellement soigneusement orchestrés aient lieu, on le sent bien que c’est inévitable, hélas, au point du délire où nous sommes. Mais l’histoire est remplie de batailles décisives et ingagnables s’il n’y avait pas eu tel ou tel accident improbable, tel événement de hasard venu chambouler la donne. Il en va de même pour toutes ces découvertes minuscules ou majeures, faites par erreur, par distraction. Bref ! Toutes les prévisions et planifications du monde ne changeront rien au hasard. Et ce qui est un risque à tenter de calculer (ah ! Les illusions de puissance!) pour les stratèges des batailles à venir est en réalité une opportunité pour nous tous de changer les choses. De nous rapprocher au plus près de notre humanité - quitte à devoir défendre quelque chose, autant que ce soit humain plutôt qu’inateignable ; tendre plutôt qu’inflexible, non ? Bref, prendre la tangente, quoi ! Vous me direz, ça doit être une habitude chez toi, puisque c’est ce que j’ai fait en quittant le Maroc. Mais oui, même intellectuellement, on peut prendre la tangente et sans devenir fou pour autant. Au contraire, pour moi, c’est même un garde-fou, comme des alertes mentales, à chaque fois que j’ai envie de généraliser l’autre, de me distancier éthiquement beaucoup trop d’une situation intenable ou au contraire, d’en battre ma coulpe en stupéfaction, quand je me laisse aller à la distraction d’une bonne phrase plutôt qu’à l’analyse, etc. Je me rappelle de revenir sur terre, aux sourires qui sont les mêmes à Paris ou à Gottingen, aux petites choses en fait, car rien n’est joué, ni le mal en l’autre, ni le désespoir en moi.


Rien n’est joué, rien n’est fait et beaucoup tient à l’inaction de gens juste comme toi, qui n’en peuvent plus comme toi, qui n’ont pas envie de casser quoi que ce soit, mais au contraire, de réparer, comme toi. Et ce serait bien terrible, tout de même, dans un monde tellement rempli de merveilles, de possibilités, d’intelligence, de créativité, d’opportunités - bref, de contingence, qu’on n’arrive pas à trouver d’autres manières de faire. Et qui sait ce que cela donnera demain ? On verra bien, mais moi, j’ai foi en l’homme pour se réveiller et s’inventer un pas après l’autre, malgré le délire, malgré ses défauts, grâce à ce qu’il est, par essence. Nous sommes en crise civilisationnelle, oui. Mais le pessimisme n’est pas plus réaliste que l’optimisme et être lucide ne condamne pas au cynisme. On peut refuser, on a le droit d’essayer. D’ailleurs, ne le voyez-vous pas, qu’au fur et à mesure que les ténèbres viennent, les lumières brillent plus fort, qui chacune dans son coin tente de trouver des solutions pratiques, philosophiques, artistiques ou scientifiques à une renaissance humaine ? Les talents se multiplient, les découvertes dépassent l’entendement et de grands penseurs écrivent, s’ils ne disent pas à la télé. Ça ne tient qu’à nous et ça n’est pas indépassable. Un pas après l’autre et vers l’autre, on peut atténuer le pire et ça s’appelle une vie.


* Ana Arendt répondait alors en 1974 aux questions de l'écrivain français Roger Errera, dont je ne trouve plus la transcription française, mais la voici en version anglaise, elle est fascinante (d'autant qu'elle arrive aux mêmes conclusions que moi, y compris quant à l'espoir que la contingence nous offre).