• Melanie Frerichs-Cigli

le poids des faux, le choc des mythos

Chronique radiophonique du 25 janvier 2018 dans les #MatinsLuxe, sur Luxe Radio.

Hier, j'apprends que même le pape a fait un discours sur les Fake News. C'est vraiment la dernière mode : les politiques, les réseaux sociaux, les complotistes et même les journalistes ne parlent que de ça, un truc de fou. Pourtant, vous avouerez que le concept de mensonge destiné à manipuler l'opinion publique, c'est tout de même pas absolument nouveau.


C'est un peu comme si on redécouvrait l'eau tiède mais que, par la magie d'une nouvelle nomination, en anglais, donc plus ténébreuse que son équivalent français «fausse nouvelle», on assistait à l'émergence d'une menace toute neuve, un phénomène étrange et terriblement dangereux là où ne se trouvait jusqu'à lors que vieilles manips et propagande à la papa.


Certains historiens vous diront que la pratique des libelles, qui étaient des adresses satiriques et généralement diffamatoires distribuées par des exclus de l'ancien régime pour déstabiliser la royauté ont probablement provoqué la révolution française, c'est vous dire si 1) c'est une vieille histoire, 2) on sait que ça peut être dangereux, ces petites bêtes-là. D'ailleurs, pour le pape, puisque c'est de lui dont on parlait, la première des Fake News de l'humanité, c'est le serpent qui ment à Ève, c'est dire ! Bref, en ce qui concerne le journalisme, c'est un problème évidemment récurrent. Enfin, sauf pour la presse à scandale, les feuilles de choux qui en font leurs choux gras, mais pour les autres, ceux qui ne font pas exprès, c'est la hantise totale : qu'est-ce qui se passe si je me fais manipuler ?


Eh oui, c'est que généralement, la première victime de la Fake News, à part la vérité, c'est le journalisme. Si l'on exclu les communicants à la solde d'autres pays ou d'autres intérêts, si un journaliste sort une Fake News, c'est parce qu'il est manipulé par quelqu'un qui lui donne de mauvaises infos, dans l'espoir de nuire à quelqu'un ou à une cause.


Certes, les politiques, qu'ils soient étrangers ou de la scène locale, sont de gros producteurs d'information alternative, surtout en ce qui concerne les autres, évidemment, ou bien leurs prouesses parfois. Mais non seulement ils sont généralement en posture de dicter aux journalistes de fausses nouvelles à colporter, mais en plus, ils peuvent mettre le mensonge sur le dos du journaliste, parler d'incompétence, remettre en doute sa probité, histoire que la prochaine fois qu'il voudra écrire quoi que ce soit de critique, on puisse gentiment le censurer. Mais franchement, on s'y attendait, de même qu'on s'attend toujours, dans la profession, à des collusions entre sponsors et actionnaires, puissances économiques et politiques, pour faire pression sur le droit à l'information que le journaliste est censé porter.

Cependant en vérité en vérité, je vous le dis, c'est de manière beaucoup plus globale et inquiétante que nous avons un problème dans notre rapport au réel. À force de se voir dire que quand les autres ne sont pas d'accord, ils sont colporteurs de Fake News, à force de novlangue, à force de vérité alternative, à force de chiffres et de colonnes pour anesthésier l'humain de tous les drames et de toutes les réalités sociales dévastatrices que nous vivons, nous perdons pied.


Et, confrontés au choix entre voir le réel et moduler sa communication pour qu'elle corresponde au mieux à nos objectifs, souvent par moralisme, d'ailleurs, nous manquons de la rigueur intellectuelle qui permet de penser contre soi-même. Bref, quand le pape déclare que « les Fake News sont un signe d'attitudes intolérantes et hypersensibles et ne font que propager l'arrogance et la haine. C'est le résultat final des contrevérités », il n'a pas tort. Non parce que le phénomène est nouveau, mais parce qu'on l'a intégré et que le vrai n'est presque plus une quête valide. Et ça, c'est bel et bien un signe de la fin des temps.

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