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  • Melanie Frerichs-Cigli

Me, mon corps, est moi

Le PodcAst du BouT du mONde – épisode 7 – 20/08/2019

Musique de fin : "Aint got no - I got life", Nina Simone - Tous Droits Réservés

Licence d’exploitation LE-0017854


Je crois que nous avons, collectivement, un problème avec le corps. Pas seulement le corps des femmes, d’ailleurs, pas seulement les corps trop dénudés ou trop couverts, fonction des cas. Non, on a un problème bien plus fondamental, on se plante du tout au tout, mais alors, au niveau civilisationnel, je crois bien, parce que je retrouve les mêmes dérives partout et partout quelque chose qui m’a toujours semblé aberrant, m’a toujours frappé comme une erreur de syntaxe qui plomberait tous les débats : on se plante de verbe.


Regardez les féministes les plus médiatisées : les Femen, par exemple, ou d’autres du même genre. Que revendiquent-elles ? Mon corps m’appartient. C’est aussi l’argument qu’utilisent les femmes qui défendent l’avortement (j’en fais partie), qui dénoncent les violences sexuelles, etc. Et franchement, dans le fond comme dans la forme, je suis féministe. Sauf que c’est quand même une grosse connerie comme argument.


De l’autre côté du ring, nous avons les conservateurs, qui disent tous que le corps individuel faisant partie du corps social doit se plier à un certain nombre de règles, parmi lesquelles on retrouve, en modèle courant, les contraintes vestimentaires surtout appliquées aux femmes, mais aussi des modifications corporelles traditionnelles visant à faire entrer l’individu au sein de la communauté, comme la circoncision, par exemple, les tatouages tribaux, l’excision (dont la portée est tout de même largement un cran au-dessus en terme d’horreur mais qui relève du même phénomène). La réponse du berger à la bergère tourne alors autour d’arguments comme : non, ton corps ne t’appartient pas, mais à Dieu qui te l’a confié pour le garder pur et loin de toute influence perverse et c’est à cela qu’on reconnaît le Juste de l’Injuste. C’est tout aussi con que l’argument des féministes et pour la même raison.


Nous n’avons pas un corps que nous posséderions, nous sommes un corps. Être au lieu d’avoir. Alors, je ne suis pas en train de dire que l’âme, l’esprit, tout ça n’existe pas, je n’en ai foutrement aucune idée. Mais je sais, par contre, que pour le moment, pas de corps, pas de moi ; voyez, la version pire de pas de bras, pas de chocolat.

S’il arrive quelque chose à mon corps, ma conscience s’en trouve modifiée. Si j’ai un déséquilibre hormonal, un problème de neurotransmetteurs, la tristesse ou l’abattement que j’en ressentirais seront réels pour moi et je ne ferais pas de différence entre mes pensées cafardeuses « légitimes » du fait d’événements extérieurs et mes petites cellules qui ne transmettent pas bien un message que je ne suis même pas consciente de m’envoyer à moi-même. A l’inverse, l’épigénétique nous apprend que nos traumatismes psychologiques s’inscrivent dans nos gènes, se transmettent, nous transmutent en profondeur, au niveau du code même, parce que nous sommes un tout. Bref, je ne sais pas ce qu’il y avait avant la vie, je ne sais pas s’il y aura quelque chose après, mais la Vie est une chose contingente et tant qu’on est vivant, on est, pleinement, un corps. Donc tout ce qui l’affecte nous affecte et tout ce qui nous affecte l’affecte, point barre.


Alors, ça va bien plus loin que cette querelle de clochers et de midinettes, cette affaire-là, parce que ça explique aussi bien d’autres malaises que nous vivons par rapport au corps. Si nous avons, du verbe avoir un corps, c’est un objet, rien de plus. Alors, s’il dysfonctionne, on remplace une pièce, on bidouille ici, on règle un peu l’huile et puis l’eau et on change de carburant, yek ? Ben c’est exactement ce qu’on fait : on coupe un peu par-là, on rajoute chwya de plastique par-ci, on retend la peau par là-bas, parce que le corps qu’on a, c’est pas le dernier modèle en vigueur et on a toujours le dernier modèle, même en smartphone. Quand on est malade, on va voir un médecin comme on irait chez le garagiste et on est indignés qu’il n’ait pas toujours de réponse ; qu’une réparation - sommaire ou délicate, ne relance pas la machine comme avant. D’ailleurs, des milliards sont engloutis par des vampires qui cherchent la solution pour la vie éternelle et, dans l’intervalle, font tout ce qu’ils peuvent pour se rendre étrangers à leur propre corps, sans comprendre que nous sommes à la fois moins et plus que la somme de nos parties. Jusqu’à se suicider par congélation pour mieux survivre… L’esprit humain me fascine, qui se ment à lui-même pour ne pas faire face à sa propre jouissance !


Tenez, quand on est trop gros, on est prêt à le torturer, son corps, parce que ça va nous rendre heureux, puisque ça va nous rendre beau. Mais comment, à moins qu’on soit perché, l’idée de nous torturer nous-même nous apparaît-elle souhaitable ? En plus, généralement, ça marche pas, parce que tu te promets à toi-même le bonheur tout en te flagellant et forcément, c’est ça qui fait que tu te retrouves à te ruer sur la première malbouffe qui passe en oubliant la gym. Faut bien que tu l’aies, ton bonheur, quelque part, même si bien sûr, le corps, que tu ne veux pas assimiler, se jouit de toute façon, puisqu’il vit. Et à te regarder toi-même, compulsivement, dans ces moments de « faiblesse », qui ne sont pourtant que toi-même te rappelant à toi-même (mais je sais, c’est cela même qui est dur) c’est bien toi toute entière (ou tout entier, ne soyons pas sexiste) qui te dégoute. Parce que quelque chose au fond de toi le sait, que ton corps n’est pas seulement un objet malcommode que tu trainerais comme un boulet. Et qu’en plus, tu ne fais pas que le traîner, tu le vis. Je sais, c’est plus facile de projeter à l’extérieur sa frustration. Parce que notre corps qui nous lâche, dans la maladie, la vieillesse ou juste l’insatisfaction, ça fait moins peur finalement s’il n’est pas nous, et si nous en restons épargnés, extérieurs, intouchés comme la blanche colombe face à la bile de ce crapeau qu’il devient.


Oui, ça fait moins peur que de se dire qu’il faut désormais composer avec une part de nous qui nous déplaît et qu’il faut regarder, jour après jour, dans le miroir. J’en suis là, moi aussi, très souvent. Et je me suis laissée aller à prendre le symptôme pour la cause : me croire malheureuse parce que malade ou grosse, quand mon corps exprimait plutôt tout ce que je ne me permettais pas de dire, par exemple. On appelle cela somatiser, c’est très courant, semble-t-il et très, mais alors très con. On ne s’écoute pas et finalement, le corps crie.


Alors, n’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit, je ne suis pas contre la chirurgie – même esthétique ou la médecine moderne, hein. C’est très pratique, très utile, bien évidemment et très, très efficace. Seulement, à force de s’améliorer par l’hyper spécialisation dans le règlement des dysfonctionnements en tant qu’entité isolée, la «maladie», on en oublie parfois qu’elle arrive à quelqu’un. C’est d’ailleurs pour cela que les urgentistes sont en grève en France, que les professionnels de santé se flinguent à force de ne pas savoir faire quand, en face d’eux, un humain perce la carapace de compétences dont ils s’entourent. Se soigner, ce n’est pas anodin, être malade non plus, le mal a dit quelque chose qu’il faut entendre. Et même si cela ne suffit pas forcément à guérir, et même si parfois, c’est surtout du pas de bol, un sale coup du destin ou autre chose, c’est quand même nous qu’il faudra écouter et peut-être pardonner, pour avancer. Ça nous mettra peut-être même les 30 % d’effet placebo de notre côté, plutôt que son jumeau maléfique, le nocebo. On ne sait pas comment ils marchent, ces deux-là, aucun médecin n’a jamais pu l’expliquer. Moi, je parie bien que c’est juste cela, être en harmonie avec soi-même – ou en totale déconnection.


De même, comment peut-on minimiser les horreurs qui peuvent advenir au corps, au sien ou celui d’autrui, quand on comprend que c’est nous, pleinement et sans distinction possible ? Alors, la contrainte par corps devient insoutenable ; le viol une abomination. Pas un mauvais moment, comme si quelqu’un «empruntait» un objet cher à votre coeur et vous le rendait, voilà, même pas trop abimé, encore fonctionnel, non ! C’est moi que tu touches si tu me touches, point barre. Non, mon corps ne m’appartient pas, mais je suis, en tant que simple humaine, sujette aux mêmes rêves, aux mêmes questionnements et… aux mêmes contingences que toi. Pas de distance, pas de voile, pas de pudeur. Ce que ton corps fait au mien, je le ressens et toi aussi.


Alors, si l’on croit au libre-arbitre, si l’on valorise la liberté, par individualisme ou par spiritualité et esprit religieux, d’ailleurs - car il faut bien distinguer le pieux de l’infâme et ce sont ses choix qui les distinguent ; bref, si l’on croit vraiment que nous sommes libres et devons effectuer des choix éthiques qui guident notre vie, alors bien d’autres sujets qui font objet de loi prennent une autre tournure. Ainsi, la question de l’avortement, par exemple ou de la maternité assistée, de la PMA, GPA, etc. Certes, la suite logique du fait d’être enceinte, c’est d’avoir un gamin à la fin. Mais la finalité n’est pas décorellée du voyage et être enceinte est un événement de corps en soi, que l’on vit et qui nous modifie. Alors, vivre la grossesse comme un processus médical, ça laisse des traces, que ce soit pour avoir ou n’avoir pas d’enfant. La vivre comme un processus social aussi, mais ça, c’est presque inévitable, car nous sommes des animaux sociaux and it takes a village.


Cela ne signifie pas qu’avorter soit impossible, ou tomber enceinte après des mois d’un parcours du combattant qui nous dissocie de plus en plus de nous-mêmes, cela ne signifie pas que la PMA ou la GPA soient forcément immorales ou mauvaises en soit. Cela signifie que c’est avant tout un problème de soi à soi, éthique, auquel personne ne peut légitimement se substituer. Et qu’il faudra vivre avec, quel que soit ce choix et ce qui l’aura déterminé in fine.


Et aussi, et surtout, que ce problème ne peut pas être posé dans les termes qui sont les siens actuellement, parce qu’à se placer hors de soi, on finit par réifier l’autre encore plus vite et cela justifie tout. Qu’il crève à nos portes ou qu’on achète son enfance en usine ou son ventre en location - pour tirer un coup une heure ou lui faire produire un rejeton artificiel. Et ça, non, ça n’est même pas immoral, c’est juste ammoral, parce qu’on s’est trompé de verbe ! Qu’on n’a pas, on est, qu’on ne loue pas, on réifie et c’est de la folie. Chaque cas se négocie en réel et en personne et aucune autorité morale, judiciaire ou religieuse ne devrait pouvoir faire plus que nous dire son sentiment presque subjectif, lui aussi, par rapport à cette chose si simple et si dure à la fois : sois qui tu es, car tu n’as personne d’autre à réaliser. Et aucune entreprise, jamais, ne devrait en retirer profit pour autre chose que ce que, précisément, tu demandes pour toi-même. Après, à chacun de faire face à ce qu’il se fait à lui-même, à l’autre et pourquoi. En son âme, conscience et corps.