• Melanie Frerichs-Cigli

Nouveau Citoyen Numérique

Le PodcAst du BouT du mONde – épisode 30 – 20/11/19

Musique de fin : «Believer» - Imagine Dragons – Tous droits réservés

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Image par Geralt de Pixabay


Voilà un an que les Gilets Jaunes manifestent dans mon pays et le nombre de blessés et mutilés graves est effarant, sans qu’aucune sanction ne soit prise ou même envisagée : c’est donc un permis de brutaliser qui a été donné, sans coup férir, si j’ose dire. En Bolivie, Jeanine Añez, la présidente par intérim de ce qu’il faut bien appeler un coup d’état, renie sa terre natale et ses ancêtres probables pour bouter Pachamama hors du pays et signe un arrêt interdisant de poursuivre pénalement les policiers agissant durant les manifestations. 27 morts and couting, un permis de tuer, en somme.

Au Chili, la répression des manifestations utilise toutes les armes, surtout les plus dégueulasses, 22 morts officielless mais surtout, des mutilations, tirs à balles réelles, tortures sexuelles, physiques et psychologiques, comme au bon vieux temps de tous les temps autoritaires, en fait. Ce n’est pas pour surprendre au Maroc, où le viol de Zefzafi n’est pas exactement inaperçu, mais presque. On est de toute façon trop occupé à essayer de camoufler les 14 millions de vues Youtube du rap au vitriol d’un mauvais citoyen à qui on fait un mauvais procès pour de très réelles peurs. En Irak, plus de 330 morts dans l’indifférence générale suite aux révoltes (oui, là aussi), qui s’y déroulent depuis octobre. Qui a encore des larmes pour ce qui fut une grande civilisation mais n’est plus qu’un champ de ruine au sous-sol pétrolifère ? En Iran, on brûle des Corans pour protester contre l’augmentation brutale du prix de l’essence ; la répression est à hauteur du péché et du risque de contagion : plus d’Internet et plus de 106 morts selon Amnesty International, 1 manifestant, 4 policiers tués selon les autorités. A l’ONU, on table sur quelques dizaines sans plus de précision et Twitter multiplie ses hashtags, pendant qu’officiellement, le calme revient, "complot de l’étranger" déjoué. A Hong-Kong, rien ne va plus. Nous entrons de plain-pied dans l’insurection, version guerilla / début de guerre mondiale. En tout cas, la Chine envoie l’armée, la police promet de tirer à balles réelles, les Etats-Unis menacent la Chine de représailles, qui proteste à son tour tandis que les protestataires, enfin les insurgés, enfin, ceux du campus, quoi, tiennent toujours derrière leur barricade, malgré les charges répétées. On n’en est plus aux seuls liquides indélébiles pour marquer les manifestants, techniques des parapluies et maquillage anti-reconnaissance faciale ; cette révolte est organisée, technologique, les hong-kongais sont déterminés, entrainés et putain de motivés.

En même temps, à leur place, je le serais aussi, tant la manière moderne, ô combien moderne de la Chine de gérer ses citoyens est flippante. Je veux dire, vous en avez tous entendu parler, non, de leur système de note sociale, pouvant vous donner des «privilèges» comme vous coûter toute putain de liberté personnelle, tels que voyager, faire un crédit, louer un appartement, vivre, quoi, merde !


Vous le savez, qu’ils ont enfermé les Ouïgours, et puis tant qu’on y est, tous les musulmans, pour leur apprendre à vivre en les découpant en petits bouts, n’est-ce pas ? C’est pas des contes pour enfants où les chinois seraient des ogres. Le problème, c’est que, de manière franche ou sournoise, cette façon de considérer le citoyen comme un animal à discipliner à coup de carottes et de bâtons, en se disant que sur l’élevage, on peut en perdre un quantième pour que les autres ne se révoltent pas, elle est globale. Et ce n’est pas que les chinois soient des salauds, c’est que leur gouvernement est chargé d’administrer de manière efficace et productive une population d’1,5 milliards d’humains, qu’il ne peut matériellement pas considérer comme des individus. Alors, il fait du traitement statistique, parce que ça, c’est ce que la science lui a dit de faire. Que la Vérité était dans le chiffre, le rendement, l’efficience et la reproductibilité du modèle. Un siècle ou presque de communisme sur des millénaires de respect des ancêtres confucianiste... Après l’humiliation de la confrontation avec l’Occident, les chinois sont prêts à tout pour récupérer leur orgueil civilisationnel.


Et ils vont y parvenir… Au prix de ce rêve, cette illusion qu’a été le citoyen, libre et égal en droits, que l’on a cru universel tout en l’imposant de façon unilatérale et généralement inique à des populations du «sud» subordonnées que ces droits ne concerneraient vraiment que lorsqu’elles l’auraient méritées, c’est-à-dire deviendraient développées. En l’attente de quoi, les exploiter revenait à les aider et leur apporter les bienfaits de la civilisation, amen ! L’Afrique, continent le plus riche du monde, continue à souffrir de ce cynisme hypocrite.


Et pourtant, là n’est pas la question. Ou alors si, il y a beaucoup de cynisme et énormément de points aveugles dans cette civilisation occidentale dont la domination rompt de partout à la fois. Cette propension à se croire penseur de l’universel tout en faisant l’apologie de l’esclavage n’est pas propre à Voltaire, mais à cette pensée toute entière fermée à ce qui n’est pas elle et qui a opprimé, ravagé, détruit une part considérable des civilisations humaines comme de la planète… Qu’elle a formée à son image, aveugle à la diversité, seulement obsédée par la quantification, classification et rationalisation. On a voulu tout comprendre, tout apprendre, tout dominer, tout disséquer, tout faire, plus rien ne taire du monde et de ses mystères et donc on les a nié, tout simplement, du plus petit aux plus grands. Collectivement, nous souffrons d’intellectualisme, nous sommes allés tellement loin dans la conceptualisation que désormais, plus rien n’est vraiment concret, ni l’argent, ni le temps, ni le bonheur, ni la nourriture - dont on se méfie, ni les liens, ni le sens. Et dans cette rationalisation passionnelle, sauvage, mortifère, nous avons voulu définir l’universel sans rien voir au dehors. Parmi ces concepts, héritiers des Idées de Platon, il y a le Citoyen, ses Droits, sa Charte.


Cette idée-là, j’en suis nostalgique. Oh ! Pas dans l’inégalité dans laquelle elle s’est déployée dans le monde, non. Pas comme d’un temps que j’aurais vraiment connu où cette idée aurait réellement été incarnée. Les «autres», opprimés du camp d’en face, quel qu’ils soient, ont toujours existé dans ma mémoire d’enfant. Je voyageais beaucoup, je n’étais pas aveugle. Pourtant, au fond de moi a subsisté longtemps cette indécrottable naïveté, suffisance imbécile de qui pensait savoir, que demain, enfin vraiment, il était temps ! Nous nous rendrions compte que nous étions, de fait, réellement libres et égaux en droits, que toute discrimination était insuportable et qu’on en viendrait à bout : impérialisme, autoritarisme, racisme, sexisme, you name it et à quelle qu’échelle que ce soit ! No pasaran, toussa, toussa, le vent de l’histoire nous portera. Sans pour autant être politiquement engagée ou partisane, en prime. Non, j’y croyais dur comme fer, comme à une promesse, une évidence naturelle que les enfants, ce sont les mêmes, à Paris ou à Gottinguen. Je m’estimais déjà très sage d’attendre de la nature humaine qu’elle ne change pas trop, du moins pas au point de me laisser aller à croire en l’illusion de la génération précédente, le communisme, hahaha ! Mais enfin, le libéralisme aussi promettait le bonheur et l’avenir. Le temps de devenir adulte, la technologie se révolutionnait. Cela m’a bien distraite 10 ans avant que le hasard ne me force à regarder le monde en face un peu plus. Depuis, 10 ans ont encore passés à apprendre, et en ces 20 ans que le siècle a déjà, le monde, ses idées et ses idéaux ont totalement changés.


De la même manière que le communisme s’est écroulé, le libéralisme meurt : ce n’était pas possible, cela ne tenait pas compte de la nature humaine et générait trop de contradictions internes in fine invivables, surtout sans pôle contraire pour le contenir. J’en suis l’enfant et, comme les anciens de l’Est à l’effondrement soviétique, j’en garderai une part de nostalgie.


Mais à dire vrai, enfants du libéralisme, de l’impérialisme ou du communisme, nous sommes tous coincés dans le modernisme. Ou post-modernisme, enfin, comme vous voulez. Dans cette pensée civilisationnelle, en tout cas, productiviste et effarante d’inhumanité qui s’incarne dans l’économie mondialisée, le traitement de masse de l’information et l’adaptation forcé de l’humain à ce qui était censé être son esclave à jamais consentant, la machine. Au fur et à mesure que nous réagissons, traqués, les illusions identitaires ne déguisent que le même traitement binaire et standardisé. Tous nos gouvernants, quels qu’ils soient, tels des marionnetistes, jouent sur le sentiment national, religieux, civilisationnel pour justifier de nous forcer dans un moule de plus en plus unique, de plus en plus inique, contre l’autre, mais tous les mêmes ; tous séparés de méfiance en revendications les uns contre les autres, mais tous conformes au manuel du parfait petit citoyen numérique. Le libéralisme craque, mais seulement en tant qu’idéal, bien mal déployé, tout comme le communisme, ni plus, ni moins. Ici et là renaissent des légendes nationales qui refondent les guerres de domination de demain, mais personne ne peut remettre le génie technologique dans sa lampe et nous ne savons pas «gérer» (puisque c’est le verbe du siècle) l’échelle du monde sans cette pensée limitante. Ce qui nous reste n’est plus un idéal, ni même des idéaux adverses, comme tradition versus modernité essayant de construire un nouveau paradigme car nous ne sortons pas du paradigme. C’est un trou noir en forme d’éléphant au milieu de la pièce : l’autoritarisme comme seul horizon perceptible, réalité concrète déployée désormais partout, et qui plus est, privatisée, automatisée, science sans conscience, bref, ruine de l’âme.


Le joyeux et censément universel citoyen un peu frondeur, à l’humour un brin lourd qui a bercé mon idéal d’enfance est mort, soit. Que peut être le citoyen de demain ? Le numérique, qu’on nous propose, le statistique, le quantifiable et mesurable que l’on connaît n’existe pas et ne peut pas exister. Les révoltes partout en sont la preuve. Il ne s’agit pas de mater, nous ne sommes pas que des bêtes, encore moins des machines et Pavlov n’a pas raison tout le temps. Il faut un contrat social et il ne peut pas se limiter à l’acceptation plus ou moins grimaçante d’une fausse diversité parée de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel – ou bien à son contraire, tandis qu’on culpabilise les pauvres et les statistiquement ou socialement non conformes de ne pas être performants ! Il faut une justice, un sentiment d’humanité, du lien, du sens, quelque chose auquel se raccrocher…


Et si, comme je le crois, l’échelle contemporaine est irréversible sans catastrophe, comment allons-nous concevoir notre universel ? Au moment où la civilisation des Lumières ne montre plus que ses ombres, il est temps de s’interroger sur ce que l’on en garde et ce que l’on en jette avec l’eau du bain. Mon frère, toi l’étranger citoyen du même monde, tous Caïn et Abel en même temps, dis-moi, où allons-nous comme ça ?

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