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  • Melanie Frerichs-Cigli

PASCAL: Raison, Foi, Doute en inter-rétroactions

Ce texte est du philosophe Edgar Morin, et a été écrit à l'occasion d'une conférence-débat sur le thème Regards Croisés sur la Raison et la Foi au XXIème siècle, ayant eu lieu le 7 décembre 2018 à Marrakech. Il m'a été envoyé afin que je le lise lors de cet événement, car l'auteur, qui devait être parmi nous, n'a malheureusement pas pu être là. Le voici donc en intégralité et en exclusivité.


Copyright : Basso Cannarsa/Opale/Leemage

L’unité de Pascal demeure méconnue, sans doute parce que celle-ci comporte en elle la présence de composants apparemment antagonistes, mais dont la complémentarité aurait dû permettre de reconnaître l’unité complexe. Le plus central des penseurs européens des temps modernes unit dialogiquement en lui les instances - devenues ennemies - du doute et de la foi, de la raison et de la religion.

Le doute. Pascal, fils authentique de Montaigne, qu’il n’a cessé d’admirer et dont il a intégré des idées, a conscience que tout peut être en doute, y compris la légitimité du pouvoir des grands, y compris même Dieu. Mais son esprit critique ne s’arrête pas à la critique, il se poursuit en critique de la critique comme dans le discours sur la condition des grands.

La raison. Pascal est un esprit rationnel, scientifique dans le sens où il combine l’usage de la raison et l’utilisation de l’expérimentation, et effectivement une partie de son activité intellectuelle eut un caractère scientifique et elle suscite toujours l’admiration. Il est inventeur de « la machine arithmétique » (1645). Il imagina l’expérience que fit Perier le 19 septembre 1648, qu’il confirma lui-même du haut de la Tout Saint Jacques et qui l’amena à « renverser la croyance universelle que la nature a horreur du vide ». Sa rationalité fut de caractère supérieur à celle de Descartes, car il dépassa la rationalité analytique de celui-ci par une causalité interactive, rétroactive et en boucle : « toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties », formule qui devrait être inscrit en lettres d’or sur le fronton de toutes les Universités du monde. Elle rompt avec la causalité linéaire et la pensée simplificatrice qui règnent encore au XXIème siècle.

La rationalité de Pascal le conduit à prendre vive conscience des limites de la raison elle même, inséparable de la conscience de l’impossibilité de la foi de se fonder en raison. De là, la conscience qu’il y a un ordre supérieur que la raison ne connaît pas, qui a ses raisons propres (les raisons du cœur) et qui est celui de la charité au sens premier et non dégradé du terme. Ce qui le conduit à la religion de Jésus : « L’unique objet de l’écriture est la charité. »

La religion. La foi de Pascal est inséparable de l’expérience mystique de la nuit du 23 novembre 1645, expérience de « feu » désormais décisive par toute sa vie. Ainsi il y a chez Pascal une tétralogie doute-foi-raison-religion dont les quatre termes, à la fois complémentaires et antagonistes produisent LE PARI, qui, bien plus qu’un calcul de joueur, est l’intégration mutuelle et inséparable du doute, de la raison et de la foi. La foi porte en elle l’incertitude, qui vient du doute et de la raison, et ainsi elle ne mutile ni l’un ni l’autre. Unamuno dira plus tard « O Fe, sin duda, no hay fe ». O Foi, sans doute, il n’y a pas de foi.

Foi, doute, raison, religion. Cette tétralogie produit chez Pascal le sens profond de la contradiction, qui l’inscrit en grandeur sur une voie, minoritaire, mais admirable en Occident, qui va d’Héraclite à Hegel, et qui le relie à Lao-Tseu. C’est pourquoi c’est notre plus profond anthropologue, qui voit en l’homme essentiellement un tissu de contradictions, ce qui lui donne le sens de la complexité humaine. Il sait et dit que « le contraire d’une vérité est une autre vérité » : la vraie éloquence se moque de l’éloquence, se moquer de la philosophie est vraiment philosopher, etc… Il a le sens de la folie humaine dans son caractère inéluctable et paradoxal.

Penseur de la complexité de l’être humain dans le monde, Pascal est d’une actualité inouïe. L’effondrement du déterminisme absolu dans la science, l’effondrement d’une conception téléguidée de l’histoire en ascension vers le progrès, tout cela constitue un retour profond de l’incertitude dans la connaissance. La conscience rationnelle accrue des limites de la raison, y compris scientifique, (Popper, Gödel, et autres) le confirme. Le surgissement des apories en toutes les avancées de la pensée scientifique nous fait retrouver spontanément la formule même de Pascal « le contraire d’une vérité profonde n’est pas une erreur, c’est une autre vérité profonde ».

Enfin la nécessité devenue vitale pour la connaissance, la pensée, l’action de dépasser les compartiments disciplinaires, illumine la pertinence de la formule citées plus haut ( « toutes choses.. »), et la nécessité de redécouvrir les problèmes fondamentaux et globaux. Pascal nous pousse, m’a poussé comme je l’ai fait dans l’Identité humaine , à concevoir une anthropologie complexe ou homo sapiens est aussi démens , homo faber est aussi imaginaire et mythologique, homo economicus est aussi homo ludens , où l’homme n’est pas seulement prosaïque, voué aux taches utilitaires, mais poétique, vous à la communion et à l’amour.

Pour ma part, je n’ai pas le mysticisme du croyant en une religion révélée, mais le mysticisme de la relation profonde avec la poésie de la vie, avec l’enthousiasme, qui signifie être possédé par le sublime. J’ai la religion de ce qui relie, et ma religion de la fraternité comporte un inévitable pari. J’ai en moi un tétragramme qui correspond aux temps post-pascaliens, c’est-à-dire que j’associe l’humanisme des lumières (rationalité) et le romantisme de la vie, l’attachement indéfectible à la rationalité, et la conscience du grand Mystère auquel aboutit la plus haute connaissance.

Enfin Pascal nous donne une leçon éthique plus nécessaire que jamais. « Travailler à bien penser voilà le principe de la morale », dit-il. Cela signifie que l’éthique, qui ne peut se réduire à la connaissance objective, ne peut se satisfaire des bonnes intentions ; il faut savoir que selon une « écologie de l’action » qui détourne les actions de leur sens voulu et les oriente souvent en sens contraire, nos intentions morales peuvent aboutir à des résultats immoraux. D’où la nécessité éthique du pari, c’est-à-dire de l’incertitude et du risque pour toutes nos valeurs. D’où la nécessité de penser les conditions de l’action et d’élaborer une stratégie capable de se modifier elle même. C’est pourquoi le plus grand, le plus proche penseur pour moi est Blaise Pascal : Quelle puissance, quelle complétude de pensée dans l’inachèvement même des Pensées ! Source radioactive, chacune d’entre elles incite à des méditations infinies.

Toutes mes amitiés

Edgar Morin


Retrouvez la vidéo de la conférence du 7 décembre à Marrakech:


Plus d'informations sur cette conférence et sa petite soeur, celle du 6 décembre à Essaouira