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  • Melanie Frerichs-Cigli

Portrait de Dorian crève

Le PodcAst du BouT du mONde – épisode 22 – 10/09/2019

Musique de fin : «Yolunga» Dead Can Dance – Tous droits réservés

Licence d’exploitation LE-0017854

Image par Image par Christian Supik (Fotografie) + Manuela Pleier (Design) de Pixabay


Comme tout le monde, et d’autant plus en cette période d’eschatologie écologique, je regarde avancer la saison des ouragans. De fait, je suis plus proche aujourd’hui de la zone des tempêtes que je ne l’étais au Maroc, néanmoins, je suis en sécurité. C’est qu’une chose me frappe, douloureusement à chaque fois que la météo fait des ravages : Nous ne sommes pas égaux devant le coup du sort. Même là-dessus, les inégalités que nous avons créées entre nous, les hommes, une seule espèce connectée par le savoir, le commerce, la politique, la diplomatie, l’art et la science, fait que certains mourront quand d’autres joueront à avoir eu peur sur les réseaux sociaux.

Cela ne m’a jamais été plus perceptible que depuis que j’habite ici. Au moins deux tremblements de terre qui n’ont pas fait tomber un verre chez moi et aucune victime dans le pays auraient suffit à raser Agadir rien qu’en 6 mois. De fait, ils étaient plus importants et dépassaient les 6 sur l’échelle de Richter ! Et je ne compte pas les petits, que je ressens parfois dans un demi-sommeil quand la tour en haut de laquelle je vis se prend pour un bateau qui gite. On vit sur des volcans actifs, sur la grande faille du Pacifique et les seules victimes à déplorer dans le pays en 10 ans sont quelques passagers de voitures qui n’ont pas eu de bol et se sont trouvés juste sous le tremblement de terre au mauvais moment et quelques crises cardiaques, parce que c’est impressionnant, tout de même… C’est simple, le Costa Rica fait partie des pays les plus exposés aux catastrophes naturelles du monde. Genre 9ème pire du monde, après, c’est les Philippines et le Vanuatu, qui sont tout de même menacés de disparition totale du fait du changement climatique. C’est pour vous dire ! Et il y a moins de morts en 10 ans qu’en une pluie au Maroc ? Et ce, tous les ans ?


Et c’est là que la question de la gestion de la chose publique devient capitale : tous les ans, le Maroc connaît des catastrophes dues à des innondations, essentiellement parce que des rapaces ne font pas ce qu’il faut pour protéger les populations ! Le Maroc est un pays sec, mais quand il y pleut, c’est beaucoup en peu de temps. Je veux dire, j’y ai vécu 13 ans et tous les ans, c’était pareil : un bus, une section de route emportée, un pont, un glissement de terrain… Et cette année, on a eu droit au stade construit dans un oued ! Faut pas déconner ! Ne me dites pas qu’il n’y en a pas qui se sucrent à refaire les routes tous les ans, et que quelqu’un de responsable a signé les plans topographiques pour ce stade, ce n’est pas envisageable ! Donc beaucoup d’argent se fait sur la mort des pauvres et sur le dos des catastrophes.


Aux Bahamas, vous avez vu : 1300 logements détruits ou endommagés, plus de 45 morts, probablement beaucoup plus, même… La situation est un désastre. On parle d’une catastrophe qui anéanti les espoirs du pays de se redresser avant des générations ! Et la Croix-Rouge est en train de mobiliser tout le monde pour ce pays plutôt bien développé du Commonwealth, même s’il est, comme toutes les îles anciennes colonies, dépendant des importations, du tourisme et de la finance. Mais cela n’a rien à voir avec les quelques 500 à plus de 1000 morts que Haïti a connu avec l’ouragan Matthew en 2016… Dans le même temps que la République Dominicaine n’a eu à déplorer que 4 morts, elle – je vous rappelle que c’est la même île, Hispaniola, et que Haïti ne représente que 36 % du territoire, pour une population à peu près équivalente. Mais déjà en 2010, un tremblement de terre dévastateur à 7 sur l’échelle de Richter avait tué 300 000 personnes et laissé plus d’un million et demi de SDF en Haïti, tandis que la République Dominicaine n’a même pas souffert de cet épisode, pas plus d’ailleurs que de la crise économique de ces années-là ! C’est bien simple, quand Haïti est à ce jour le pays le plus pauvre de la région, la République Dominicaine est l’une des économies les plus performantes de toute l’Amérique Latine depuis 20 ans ! Et ce sont les mêmes conditions climatiques, et en prime, Haïti a bénéficié, n’est-ce pas, d’aides humanitaires considérables, yek ?


Alors cela convoque plusieurs choses : d’abord l’horreur. Là encore l’humain politisé n’est pas en veine de saloperies, qui laisse crever son voisin, tout comme la méditerranée est devenue cimetière, tout comme tant d’autres bleds, en fait. Une frontière et ta vie vaut 1 800 dollars de PIB par habitant et par an ou 17 000 – et tout d’un coup, ce chiffre virtuel, sans aucune consistence, signifie que tu as réellement 1000 chances contre 4 de mourir dans une catastrophe naturelle. Enorme, non ? Deuxième remarque, encore une fois, c’est plus que démontré, les aides n’aident en rien. Et vraiment, le pognon est une chose bien sale, quand il coule à flots dans les poches de quelques-uns qui regardent le courant emporter les cadavres des autres. S’il y a de telles différences, alors il n’y a pas de mektoub consolateur, le ciel n’aide que ceux qui s’aident et donc aident leur population. Et là encore, Katrina nous a bien enfoncé dans le jazz combien même à l’intérieur d’un même pays, il y a ceux qu’on sauve et ceux qu’on aide pour mieux se remplir les poches.


C’est pour ça que certains s’imaginent que détruire l’environnement de pays voisins et les laisser crever ne va pas vraiment les affecter. Y’a pas eu de morts au Canada du fait de Dorian, très peu aux Etats-Unis, plus aux Bahamas, c’est une île, dure de la protéger et puis c’est quand même des colonies, on s’en fout un peu plus, mais on va y aller, aider et se payer sur la bête de la reconstruction, promis ! C’est un chouette coin pour les vacances, pour investir et défiscaliser. Mais que les haïtiens crèvent, bah ça ! Du moment qu’on peut encore prendre du bon temps à Santo Domingo ou à Saint-Barthe, on trinquera avec ceux qui en ont profité ! Pour ça que détruire l’Amazonie, c’est pas vraiment un problème pour Trump, pour ça que le fait que Bangkok s’enfonce sous les eaux et qu’elle perde probablement son immense banlieue d’ici une dizaine d’années, c’est pas grave, et tout à l’avenant.


Seulement, en vérité, on ne sait pas grand-chose. On ne sait pas du tout prévoir les conséquences climatiques des changements qu’on génère. Tenez, à San José, la construction d’une seule tour dans un quartier auparavent plat a changé la nature du vent et donc des pluies ! Sur un micro-territoire ! Alors comment savoir, entre prévisions apocalyptiques des éco-catastrophistes et mensonges éhontés de ceux qui nient tout problème, comment se rendre compte si l’écosystème va s’effondrer ou seulement affecter quelques pays dont on fait de temps en temps un article ou deux dans les journaux d’Occident ? Parce que soyons honnêtes, c’est la seule question qui préoccupe les dominants actuellement, vu que les pauvres crèvent par milliers tous les jours de ce qui ne délogerait pas 10 personnes ailleurs et que tout le monde s’en fout ! Mais alors, grave ! Genre, on se préoccupe plus du temps qu’il fera ce week-end, parce qu’on est si stressé, on a besoin de se détendre ! Et c’est normal, vu comment on nous informe, parce que c’est lointain, même quand c’est juste à côté. Parce qu’il n’y a pas d’empathie, parce que le lien social primordial est absolument rompu et que c’est chacun pour sa gueule, en clair.


Alors, on joue ou on joue pas à la roulette russe avec l’écosystème ? Est-ce qu’il y a plus ou pas de catastrophes naturelles ? Plus ou moins de risques ? Plus ou moins de fumée ou de feux ? Les opinions divergent, tant la propagande croisée de chaque camp s’affronte in fine pour le contrôle des richesses, pas pour leur répartition et encore moins pour le sauvetage des victimes de ces coups du destin autogénérés ou divins. Mais je sais au moins trois choses :


  1. les classes moyennes n’ont d’ors et déjà plus beaucoup de valeur aux yeux de ceux qui ont réellement foi en leur capacité à sauver leurs miches en cas de problème, et tous les pays sont en train de s’appauvrir, tandis que ce sont les entreprises privées qui récupèrent les marchés publics et les marchés de reconstruction. Et ça, mes cocos, ça fait que drame climatique ou pas, on va peut-être commencer à crever comme les pauvres, parce qu’on le sera, d’une part, et d’autre part, parce que ça sera rentable de nous appauvrir, sans compter une dissolution automatique de responsabilité qui nous noiera à coup de larmes de crocodile.

  2. Y’a rien à sauver du système économique actuel, et il va se crasher – grave. Tous les indicateurs, historiques, économiques, sociaux pointent vers un effondrement dans les 2 à 5 ans pour les plus optimistes. Ce qui signifie que la réponse globale des états face aux catastrophes – tous les états va être considérablement affectée. Cela se comptera en millions de victimes au cours des années, même sans changement climatique ou crise écologique.

  3. Mais rien de tout cela n’est comparable à l’effondrement civilisationnel que nous sommes en train de vivre. Nous pouvons sauver les gens, nous commerçons avec eux, nous échangeons avec eux, merde ! Nous nominons au Goncourt ces gens-là, mais on ne lèverait pas le petit doigt pour les sauver… Qui nous sauvera alors, quand nous serons à leur place ? Et le mériterons-nous ?

Alors voilà. Je ne sais pas si un Dieu Vengeur ou bien la boite de Pandore va condamner la race humaine à l’extinction. Mais l’humanité, c’est nous qui la tuons, une info inter après l’autre regardée distraitement en suçant son aile de poulet, préoccupé, parce que les vacances sont loin mais quand même, on avait déjà versé un acompte à l’hôtel, j’espère qu’il est encore debout – ou qu’on pourra être remboursé. Et puisque l’occasion historique d’une tabula rasa systémique nous est offerte, on pourrait peut-être la saisir pour autre chose que pour amasser un peu plus de ce pognon qui ne suivra pas notre corbillard. Parce que oui, catastrophe ou pas, on va tous crever. Et le bilan alors de nos vies n’aura pas dépendu d’autrui.