• Melanie Frerichs-Cigli

Quand ils viennent vous chercher

Le PodcAst du BouT du mONde - épisode 18 - 04/09/19

Musique de fin : «The Sound of silence» Disturbed – Tous droits réservés Licence d’exploitation LE-0017854 Image par IsabellaQuintana de Pixabay


Mon avant-dernière chronique à Luxe Radio s’appelait Zoubisou-grisou et j’aurais bien voulu avoir tort… J’y expliquais que les minorités commençaient à prendre cher dans le crépuscule civilisationnel que nous vivons et que les femmes, cette courte majorité de la population mondiale étaient la minorité la plus ouverte de la planète. Remarquez, cela fait depuis au moins 2013, que je vois les instagrammeuses mourir comme des mouches au Moyen-Orient, les affaires de viol et de femmes vendues, louées, pariées par leur mari ou leur famille en Inde, les gamines condamnées à la tôle parce que leur corps de 13 ans ne supporte pas le fruit d’un viol au Salvador, etc. Et ce sont les mêmes qui jettent des homos des tours en Hongrie, vous savez, ce sont nos bons pilliers des valeurs morales.

Et vous vous étonnez qu’ils commencent à faire des ravages au Maroc aussi ? Mais où avez-vous vécu les 10 dernières années ? Les affaires de jupes, les touristes décapitées, les bannières sur les plages durant Ramadan l’été, les volontaires belges, vous ne les aviez pas remarqué ? Ou pensiez-vous que ça ne concernerait que les pauvres, les non-éduqués et puis les souks de village ? Vous n’avez pas vu comment une femme d’affaire riche, divorcée, s’est retrouvée en tôle pour adultère, avant qu’elle ne ressorte pour mieux y retourner (la récidive des criminels, n’est-ce pas?) pour chèque en bois ? Ou vous êtes-vous dit tout simplement, la pauvre, elle a dû déplaire à quelqu’un, y’a d’autres cas, des Karim qui prennent pour tout un système et ne réaliseront jamais leur potentiel brillant, les dents trop longues, on en fait des exemples, que voulez-vous ? Ah, l’arbitraire d’une justice qui peut tout contre tout le monde, quand la loi coince chacun ! Mais bon, pas de problème, dormez tranquilles, tant que vous ne dérangez pas…


Alors c’est vrai que la première fois que j’ai vu se faire prendre à ce piège-là une pipeuse de bagnole qui nous donnait des leçons, j’ai ris de bon coeur, presque soulagée de voir que ces gens-là aimaient aussi, fusse un peu minable et toujours aussi laid. Au moins, c’est humain. Et puis les affaires de mœurs des partisans du PJD se sont multipliées tout d’un coup. Bam ! L’une après l’autre après l’autre… Ils ne provoquent pas l’empathie, ces gens-là, je sais. Bien fait pour leur gueule ! Mais enfin, c’est pas moins politique que la femme d’affaire, vous savez. Bien pire, ça se nourrit des mêmes ressorts que les touristes décapitées. Et y’a vraiment pas de raison de se réjouir quand le moralisme castrateur que les tartuffes veulent nous imposer vient les mordre au mollet.

Alors là, nous avons une jeune femme, journaliste dont l’oncle appartient au MUR et qui elle-même milite pour un retour à l’ordre moral qui se retrouve, elle, son fiancé étranger mais prof de fac - ça va, pas un délinquant non plus, son médecin et je ne sais qui encore, accusés d’avortement, relations sexuelles hors mariage, etc. Et vous vous divisez pour savoir si on doit la défendre ? Si oui ou non, elle a dit la Fatiha, si c’est valable ; si elle a renoncé implicitement à être défendue en ayant des idées cons ; si vraiment, elle a avorté et qui et comment aurait vu son dossier médical ? Mais vous êtes fous ? Ou complètement inconscients ? Bien sûr, comme pour la femme d’affaire divorcée, comme pour les amants du MUR et l’autre pauvre couillonne qui mesure son voile à sa présence sur le territoire que c’est une affaire politique ! Mais ne le savez pas déjà que si bien des journalistes, bien des politiques, bien des militants se font décaniller par les mœurs et des épées de Damoclès idiotes, c’est parce que tout le monde en a, justement, que la loi est faite pour nous coincer et l’air du temps favorable à une chasse aux sorcières ? Ne voyez-vous pas ce que vous y perdez, ce que vous y risquez ? Parce que les Savonaroles brûlent tout et tout le monde, avec le temps !


Moi, je vais vous dire, je l’ai compris il y a longtemps qu’on viendrait me chercher, parce que je ne suis pas parfaite, parce que oui, je tombe amoureuse sans mariage, et parce que merde ! J’ai même jamais appris à considérer cela comme mauvais. Je ne savais pas quand on viendrait me chercher mais qu’on vienne un jour, c’était sûr et avant beaucoup d’autres, encore. Justement, parce que ce serait politique, voyez. Trop tentant, si je déplais, une journaliste qui tombe et un bon discours mobilisateur contre l’occident et ses dérives, ça aide à faire passer une discussion qui voile des stades construits au milieu d’un oued… Ouf ! Pas pris le risque, voilà, je me suis barrée. La petite qui vient de se faire prendre au piège, elle n’a pas fait ce choix – le pouvait-elle seulement ? Elle était plus en risque, c’est vrai, parce que plus impliquée politiquement. Je ne suis pas partisane mais je les voyais déjà, les gens qui voulaient quand même m’encarter malgré moi dans l’autre camp. Alors, je suis partie vite, dans l’affolement, sur un coup de tête, peut-être, sans précautions, en blessant des gens, en abandonnant d’autres, sans réserve d’argent, sans plan d’avenir, franchement à l’improviste et à l’improvisé, parce que je savais que le temps de l’espoir en l’ouverture était mort. Et que le vortex de haine et de manichéisme qui agite la politique allait tous nous faire tomber comme des quilles, avec comme d’habitude, les minorités, les femmes et les étrangers en premier lieu, en pinson des mines jamais écoutés, toujours sacrifiés avant que quiconque ne réagisse. Et que ce ne serait que politique. Pour tout le monde, au final. Ni moral, ni juste sociétal et jamais, ô grand jamais seulement une affaire de mœurs, parce qu’il faut arrêter, tout le monde baise et ça ne regarde personne !


Je me suis barrée là où je pensais que je serais tranquille quelques temps – et je crois qu’en effet, pour quelques temps encore, c’est bon. Mais je vous l’ai dit qu’on a les mêmes ici, version évangélistes. Heureusement, ici, la loi leur est moins favorable, même si à terme, il y a des chances pour que ça change. Et puis l’avortement, c’est pareil, voire pire, walou, même pas médical. Mais au Maroc, khalass ! Quand est-ce que vous allez vous réveiller ? Vous les croyez encore, les pitres qui vous disaient qu’on n’allait pas chercher dans les chambres à coucher, que tout ça, c’était que pour les gens qui faisaient scandale ? Ou pire, faites-vous partie de ceux qui ont retourné l’arrosoir contre eux, qui commençaient à vous arroser politiquement, en faisant rang, autour du clan ? Pensez-vous encore que la loi, n’étant jamais respectée par personne ne viendra pas vous embêter, vous et vos petits arrangements avec le réel, entre deux prières et trois couscous ?


Et pensez-vous que ça se limiterait aux affaires de coucheries, sans plus de répercussions ? Croyez-vous que le droit islamique des enfants n’aura pas de conséquences ? Avez-vous bien vu la gueule des centaines de milliers d’enfants bâtards, orphelins et autres que cette simple loi va cristalliser en marge, quand on pensait avoir une chance de s’en tirer ? Savez-vous le désespoir et ses suites ? Non, je sais ce qui vous fera peut-être bouger un peu : si vous avez adopté un enfant, bonne chance, maintenant ! Ou bien faites-vous partie de ces bonnes familles- il y en a encore, qui en ont pris un comme on adopte un chat errant et ne le traite jamais tout à fait en membre du clan ?


Ne croyez-pas que je me réjouisse d’être partie, que je l’ai fait de gaité de coeur, que je ne pense pas à vous tous les jours, alors que je m’escrime à faire ce podcast justement pour continuer ce lien, continuer à dire le monde et pouvoir même le faire plus franchement. Ne croyez pas que je me moque ou vous condamne, rien, walou ! Je sais la difficulté de naviguer une société telle que la marocaine ; l’impossibilité de transparence, quand tout est en demi-teinte. Je sais. Mais réveillez-vous, regardez l’hécatombe ! Comptez autour de vous les journalistes, les intellectuels, les activistes, les businessmen poursuivis pour des choses n’ayant rien à voir avec leur occupation, mais qui sont quand même là à cause d’elle parce que les lois qui permettent l’arbitraire se resserrent en nœud coulant ! Car quand la marée aura fini de prendre la proportion qu’elle promet, il n’y aura plus de digue pour vous protéger. Et franchement, à faire des mots d’esprit sur une jeune femme prise au piège de sa propre flamme morale, tout en louant la solidité politique du plus beau pays du monde, vous l’aurez bien cherché. Réveillez-vous, défendez-la, c’est votre peau qui est en jeu ! Et il est déjà presque trop tard.

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