© 2019 Culture Augmentée

  • Melanie Frerichs-Cigli

Strip-tease

Le PodcAst du BouT du mONde – épisode 21 – 09/09/2019

Musique de fin : «Oh my God» Michael Franti and Spearhead – Tous droits réservés

Licence d’exploitation LE-0017854

Image par Engin_Akyurt de Pixabay


Dans les années 80, passait une émission belge qui s’appelait Strip-Tease. On y voyait des gens qui, volontairement, décidaient de montrer leur manière de vivre à la caméra et toujours – c’en était glaçant, on finissait par voir leurs petites mesquineries, leurs aberrations et ils apparaissaient de plus en plus monstrueux. Et je ne comprenais pas : pourquoi faisaient-ils ça ? Ah ! Si j’avais su qu’on en serait là aujourd’hui ! Quelque part, cela a sans doute été le début de la fin. Ou alors, les réseaux sociaux, ou bien cette novlangue politique, qui nous a tous contaminés, avec cette folie de transparence de la gouvernance, deux concepts hyper troubles, quand on se donne la peine d’y réfléchir 5 minutes et qui n’ont pas grand-chose à voir avec ce que leur nom semble suggérer.

Toujours est-il que je vois des gens, dont par ailleurs je respecte l’intelligence, se parer de la plus crasse bêtise quand il s’agit de Hajar Raissouni. Non, mais sérieux, c’est quoi, cette injonction à la «vérité» ? Alors voici une jeune femme que l’on soupçonne d’avoir avorté. Et vous voulez, pour la défendre de cette accusation pénale, je le rappelle, c’est pas une partie de plaisir, ce qu’elle est en train de vivre, en tôle, forcée à des examens médicaux indignes, et toutes les humiliations que l’on peut imaginer, vous exigez qu’elle se transforme en votre porte-drapeau ? Mais si elle ne souhaitait pas, elle, être définie par cet acte isolé, qui pourrait fort bien être le résultat malaisé d’une décision qu’une femme prend avec elle-même, concernant elle-même et pas vos putains de combats politiques ? Vous y avez pensé, que c’était d’abord elle que ça concernait, non seulement son corps, mais sa manière de le vivre, en faux-semblants ou pas ? Que justement, si ce combat est un combat politique, c’est bien pour que la politique ne se mêle plus de votre cul ? Alors de quel droit exigez-vous de cette femme qu’elle dévoile le sien sur la place publique et en fasse vos discours ? De quel droit plongez-vous dans les mêmes cochoncetés, parce qu’il n’y a pas d’autre mot, que les pires des extrémistes et de ces lois dégueulasses qui permettent que des dossiers confidentiels de patients soient diffusés pour que chacun ait bien l’impression de voir entre les cuisses écartées ? Pour servir votre agenda politique ?


Mais quelle horreur, quelle indignité ! C’est un viol en place publique, c’est juste immonde. Et vous devriez avoir honte de vous. Ce n’est pas pour ses idées, pas pour elle ni pour la voisine qu’il faut la défendre. Mais parce que personne ne devrait avoir le droit d’exiger de voir dans vos culottes. Il n’y a nulle hypocrisie à ne pas vouloir partager sa vie avec tous, il y a là une pudeur élémentaire dont le degré est à établir par chacun. Et si elle ment, alors quoi ? Ne l’avez-vous jamais fait ? Bien sûr que si ! Est-ce que cela vous rend entièrement malhonnête ? Bien sûr que non ! Par contre, prétendre que pour avoir le droit d’être défendue, cette femme, victime de vous tous acharnés contre elle – même les gentils libéraux qui se détournent d’horreur devant les mensonges des islamistes qui finalement ont encore moins de vertu que les autres, doit absolument rejoindre les rangs de ceux qui militent avec leur corps et leur histoire personnelle contre son propre intérêt, ses propres convictions et celle de sa famille, ça c’est malhonnête intellectuellement. C’est pervers et politique et encore une réification minable, indigne de l’humanité que nous avons tous en commun.


En même temps, c’est la plaie des temps. Vous n’êtes pas seuls sur ce banc des accusés de ceux qui exigent avec le sentiment de la rigueur morale que nous ne soyons plus que l’ombre de nos expériences, assignés à résidence d’un acte, un seul, qui par le dévoilement populaire devient votre épitaphe sociale à tout jamais. C’est ce que je vous disais l’autre jour : tu dois incarner qui tu es et ne dire rien d’autre : tu es femme, parle des femmes, t’as avorté, dis-le, t’es homo, assume, t’es noir, aime le manioc, t’aime les plumes dans le ahem, vous m’avez comprise. Ben non, on n’est pas ça, mais alors pas du tout. L’humain, il n’est pas transparent, même pas à lui-même. Et franchement, l’étalage de tous nos petits arrangements avec le réel ou de notre manière de jouir, c’est pas de l’honnêteté, c’est de l’exhibitionnisme. Pas confondre.


Alors oui, on est tous un peu exhib, à se mettre en valeur sur les réseaux sociaux, et à en rajouter une couche. Mais ça, c’est pas la réalité, ça c’est un miroir déformant qu’on renvoie au monde pour lui plaire, d’ailleurs on y ment encore plus qu’ailleurs. Parce que l’humain, vous savez quoi ? Sa première aspiration, c’est pas la transparence et c’est pas la morale non plus, c’est la demande d’amour. L’humain, il veut juste être aimé. C’est tout con, hein ? C’est pour ça que nous sommes des animaux sociaux. Pour ça que les bébés qu’on ne câline pas crèvent. Pour ça que les frustrations sexuelles se transforment en violence. Parce qu’on veut être aimé, que le sexe est un acte de communion, où l’on est vulnérable, parce que tout ça, tout ce qui relève du corps, des sentiments et du reste, c’est pas des dégueulasseries, c’est le regard que nous leur portons qui est immonde. Si vous enlevez la demande d’amour d’un humain, c’est un prédateur violent, sans aucun scrupule, qui tuera pour son plaisir, comme les chats jouent avec les insectes et qui bouffera tout et tout le monde. Mais l’homme est un animal social, il a besoin qu’on l’aime et pour ça, il est prêt à tout, heureusement !

Prêt à mentir aux autres et à jouer à se voiler/dévoiler sur les réseaux sociaux. A s’améliorer constamment, à tenter de corriger ses défauts. A se mentir à soi-même aussi, pour ne pas regarder dans les coins pas trop transparents, justement, vous savez, les greniers qu’on a tous et ne veut pas ouvrir, parce que derrière, c’est pas si propre ? Oui, ben voilà, ceux-là, on évite de s’y attarder, on se les déguise volontiers, parce qu’on veut être aimé. Et quand en l’autre, on voit à tort son complément, c’est parce que le sentiment d’élation qu’on ressent à être aimé nous fait prendre cette satisfaction pour une pièce du puzzle qui nous constitue, une pièce fondamentale, à jamais manquante, qui fait que cette quête d’amour, qui est aussi quête de sens, ne cesse pas et nous guide toute notre vie, nous transcende, même, nous fait faire des enfants, nous fait créer de l’art et des idées. Personne n’est jamais transparent. Et vous ne rendez pas transparente cette jeune femme en la dévoilant, vous la réduisez à un acte qui n’aurait jamais dû être public et vous lui aliénez peut-être l’amour des siens et en tout cas son amour-propre au nom d’une idée qu’elle n’a pas forcément, même si elle a peut-être agit en contradiction avec ses principes. Ça arrive à tout le monde, and so what ? Vous vous sentez vraiment de lui jeter la première pierre ? Ben c’est bien ça, le problème.


Parce qu’à dénier à la demande d’amour et à la pudeur leur place, vous redevenez des prédateurs cruels et sans conscience, comme les autres. Au nom de principes différents, vous voulez clouer au pilori exactement les mêmes – qui n’ont rien demandé à personne, que je sache ! Et tout pareil les transformer en symboles. Les gens sont juste des gens. Ils n’ont pas à être logiques pour être des gens, aucun gens n’est logique tout le temps. Ils n’ont pas à être purs pour avoir le droit de vivre, ils n’ont pas à être vos amis, ou à être d’accord avec vous, pour avoir le droit de vivre, ils n’ont certainement pas à avouer un crime pénalement réprimé ! Ils ont juste à être vivants, point barre.

Et d’ailleurs, franchement, vous trouvez ça hypocrite de mentir aux flics ? Qui ne le fait pas ? Vous trouvez ça illogique de se protéger d’une loi inique en n’avouant jamais ? Mais tout le monde sait que même avec un gamin dans les bras, un couple qui veut se marier dira qu’ils n’ont pas forniqué avant le mariage ! Et ça sera enregistré comme ça, même si le gosse braille devant l’imam ou le juge des familles, vous le savez tous, que c’est un bled de fous, où c’est la loi, le problème ! Pas de loi, pas d’application de la loi, pas de Hajar en prison – et pour le coup, ni elle, ni aucune des autres, dont on n’entend jamais parler et qui souffrent toutes ces indignités et pire encore – parce que c’est la loi et qu’en plus, les islamistes en rajoutent une couche. Ben oui, ils s’en donnent à coeur joie sur les pires de ces lois napoléoniennes, y voient un héritage de la sunna, qui n’a jamais été là, mais bon, on n’en est pas à une approximation près, dans tout ça.


Laissez Hajar à sa défense, elle n’a jamais eu le choix et ne vous trompez pas de bataille, c’est le code pénal l’ennemi, pas elle. Alors, soit vous défendez le droit des gens à disposer de leur corps sans étalage indécent de leur vie privée, soit vous faites haro sur les autres en leur balarguant vous aussi des corps à la gueule. Mais vous ne faites pas partie du même camp, voyez : y’a les humanistes, et y’a les libéraux. Les libéraux, c’est les ennemis des souverainistes, extrémistes et autres conservateurs. Les humanistes, ils défendent l’humain, tout l’humain, rien que l’humain. La guerre se fera entre les deux premiers, mais le monde se reconstruira avec les derniers. Desquels ferez-vous partie ?