• Melanie Frerichs-Cigli

Voir ou ne pas voir

#LesMatinsLuxe Retrouvez la chronique de Melanie Frerichs-Cigli du 8 octobre 2018

Je comprends. J’ai vu vos posts, j’entrevois la panique. Je comprends le tant-qu’on-a-rien-dit-tout-va-très-bien, alors je n’insiste pas. Ceux qui ne veulent ni entendre les cris de colère, ni voir dans nos rues l’incompréhension et le sentiment d’abandon, de trahison, même, wakha.

De toute façon, si vous vouliez savoir, si vous vouliez comprendre, il suffirait de sortir de votre bulle, de sortir dans la rue ou non, tiens, ne serait-ce que lire un peu : ce ne sont pas les chroniques, les coups de gueule, les posts qui manquent, hélas. Non, mais je comprends. Je vais dans votre sens, tenez, on va changer de sujet. Parlons international, plutôt. De toute façon, c’est là que vous irez, non, si ça chauffe trop ? Z’avez pas de problème de visa.


Ouais, bon, c’est vrai qu’avec Trump qui insulte tout le monde et le patron d’Interpol détenu tranquilou-bilou par la Chine sans que ça fasse remuer les cils de quiconque, avec le Venezuela qui flambe, l’Indonésie qui coule, l’Afrique qui se noie en méditerranée, l’Iran qui menace directement Israël et la troisième guerre mondiale qui commence peut-être à Ankara, entre USA, Arabie Saoudite, Turquie et… absolument tous les autres, ce n’est pas complètement rassurant.


Ne pas voir, on a dit, ne pas voir ! Parlons éco, alors. L’éco, c’est bien, c’est des chiffres, du concret, ça montre bien, ça, l’éco, les progrès que le monde a fait, n’est-ce pas ?

En même temps, c’est vrai que les crises se succèdent, que les classes moyennes s’appauvrissent partout, que la colère gronde chez les jeunes chômeurs du monde entier qui ne «sont» rien et qui n’ont plus d’espoir, avec ou sans diplôme. La seule économiste raisonnable est fiscaliste et a… 11 ans, elle propose de taxer la richesse produite par les robots, puisqu’ils volent le travail des humains. Bon, alors, parlons enfance. Voilà, les gamins, c’est adorable, ça ne pose problème à personne, ça, hein ? Education positive, même!


Sauf que de centre de soutien scolaire en coach, psy, ortho, etc. nos chères têtes blondes sont de plus en plus pathologisées. Pas un gosse qui en réchappe : avant son bac, il ira chez un professionnel qui regardera la plainte et portera un jugement, sur lui, ses capacités, sa normalité, surtout. La condamnation tombe, toujours : tant de séances de truc, avec casier judiciaire, heu, pardon, scolaire.


On déforme nos gamins plus qu’on ne les forme, mais hamdoullah ! Nous, on a de la chance, on paye très cher pour les torturer d’insécurité affective et de débinage de confiance plutôt que directement, physiquement. Dans le public, évidemment, c’est autre chose. On les bat, on les entasse, on les néglige… En même temps, ils n’y restent pas, viennent dans la rue, mendier, c’est comme ça. Mais on a dit qu’on ne parlerait pas de ça, les choses qui fâchent, y’en a marre, vous ne voulez pas les voir, mince, z’avez le droit ! Parlons culture.


Aaaah, la culture ! Ça, c’est inoffensif. C’est de l’art, de la création, des festivals, des rencontres... Et ça, la vérité, wellah, on en a. Le problème, c’est que la culture, sans éducation apprenant l’esprit critique et la réflexion personnelle, c’est d’abord un biais de diffusion idéologique et parfois, d’aberration. Or l’inculture va loin, de nos jours et pas seulement chez la plèbe. Y’a qu’à voir l’énorme canular réalisé par trois chercheurs américains ayant réussi à faire publier pas moins de 7 études bidons en sociologie dans des revues scientifiques sérieuses à comité de lecture.


Si même les élites dégénèrent… En même temps, à voir la tête de vainqueurs des politiques du monde entier, on n’est pas vraiment surpris non plus. Les programmes télé, ce n’est pas ceux d’avant. Et on rechigne désormais à imprimer un bouquin de plus de 220 pages, pas rentable.


Non, franchement, je suis désolée, y’a pas moyen. J’ai essayé, je veux dire, c’est pas le moment d’être taxée de défaitisme, de nihilisme ou d’alarmisme. Par les temps qui courent, ça pourrait être dangereux. Mais vous les voyez où, vous, les raisons d’espérer ? Parce que même les artistes, aussi inoffensifs qu’ils soient, vous disent la même chose. Et l’acte de Banksy, avant d’être un happening artistique sur les restes duquel spéculer, est d’abord un message. Urgent.

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