• Melanie Frerichs-Cigli

Zone franche

Le PodcAst du BouT du mONde – épisode 24 – 12/09/2019

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Image par PIRO4D de Pixabay


Que faire en contexte libéral quand on a un territoire économiquement sinistré, des régions ou pays voisins moins chers du fait de taxes d’importation conséquentes et/ou du réseau de distribution et peu d’industries ? En voilà une intriguante question, mais qui intéresse finalement pas mal de coins du globe. Déjà, tous les pays d’économie faible à intermédiaire, peu industrialisés et dépendants ou d’ex-colonisateurs ayant fagocité le marché ou de puissances régionales les maintenant en dépendance. Donc une grosse partie de l’Afrique, de l’Europe orientale, de l’Amérique Centrale et du Sud, de l’Asie du Sud-Est, du Moyen-Orient, etc. Et même les économies développées, souffrant d’exode rural et souhaitant rééquilibrer leur territoire dans une optique de régionalisation, bref ! Beaucoup de monde.

La plupart des solutions que j’ai vu mises en œuvre répondent partiellement à la question posée. Par exemple, une fiscalité avantageuse et des conditions d’installation favorables aux entreprises peuvent créer une zone économique particulière, dans lesquelles de nouvelles usines ou industries s’installant vont créer des emplois, de l’infrastructure et un possible transfert de technologie pour la région / pays d’accueil qui peut espérer en bénéficier plus tard pour favoriser sa réindustrialisation. Pour cela, il faut que la main-d’oeuvre locale soit à la fois bon marché et bien formée, ce qui favorise une politique de dévalorisation de la force de travail des citoyens. Si transfert de technologie il y a et que l’aménagement du territoire concédé est rentabilisé, ce peut être une étape intermédiaire intéressante avec une politique industrielle très volontariste. Mais y rester signe une paupérisation de fait de la population, car le salaire minimum ne sera pas augmenté - cela devient stratégique et les droits des salariés seront probablement amputés du fait de l’allégement de charges consenti dans ces zones de développement économique.


En gros, oui, cela crée des emplois, mais dévalorise le marché de l’emploi au global et signifie que l’investissement en éducation nécessaire n’est rentabilisé qu’au minimum, ne favorisant pas la créativité ou l’innovation, car les industries délocalisées ne sont généralement pas celles de pointe. De plus, les salaires consentis n’augmentent pas significativement la croissance locale, puisqu’ils sont faibles. Par ailleurs, cela n’améliore pas non plus vraiment la balance commerciale, puisque la plupart des produits délocalisés arrivent dans le pays sous le régime de l’admission temporaire et repartent donc sans que la plus-value bénéficie au pays de délocalisation. Enfin, cela fragilise le droit du travail, car les entreprises sont en position d’exiger, sur un marché conccurentiel de la délocalisation, un mode de gestion souple leur permettant d’embaucher et débaucher à loisir en fonction des commandes et des besoins, des horaires aménagés, des responsabilités limitées, etc.


Et puis, on le voit au Maroc, cela n’empêche pas d’autres dérives des économies intermédiaires peu industrialisées, dépendantes des importations de biens transformés et frontalières de régions productrices de biens moins onéreux, notamment le marché noir et le trafic. Vous ne voyez pas, par exemple, que la zone économique de Tanger Med ait changé quoi que ce soit au statut des femmes mulets dans la région. Et que ce soit en France voisine d’Andorre, au Maroc voisin de l’Espagne ou au Costa Rica voisin du Panama, réguler le trafic frontalier est presque impossible, ce qui représente une perte sèche considérable, puisque l’argent quitte le territoire, affaiblissant parfois la monnaie, s’il est nécessaire d’acheter en devises, sans produire ni croissance, ni impôts.


Le Costa Rica est un pays plein de surprises. Son tout petit territoire très accidenté recèle pas moins de 12 micros-climats et les ressources agricoles du pays ont été très tôt surexploitées par de grands propriétaires souvent étrangers, travaillant pour l’exportation, de manière très spécialisée. Ainsi, la région de Golfito, absolument somptueuse par ailleurs, vivait du commerce et donc de la culture bananière, exclusivement. Tout le commerce de banane du pays passait par là, et s’exportait par le port construit en 1930 par la United Fruit Company. Et toute la région travaillait la banane, des grands propriétaires possédant de superbes maisons à colonnades coloniales aux ouvriers agricoles, en passant par les commerçants, banques d’affaire, marins, etc. Sauf que dans les années 80, les bananiers ont perdus tout rendement. Walou, plus rien, pfuuut ! Plus de bananes ! La surexploitation et la monoculture avaient appauvri les terres jusqu’au point d’abberation et les bananiers trop fragiles n’ont pas résisté à toutes les manipulations qu’on leur a faite pour améliorer leur qualité. Ils sont tombés malades et sont tous morts. En 1985, la United Fruit Company se relocalise ailleurs, ses terres reviennent au gouvernement costaricien qui en fait une réserve naturelle. Et l’économie s’effondre. Totalement ! Comme après la fermeture des grandes industries du Nord de la France, ou la région de Liverpool, à l’époque de Thatcher. De fait, c’est la même période et l’économie mondiale est en train de se réaligner différemment partout, avec une massification encore plus impressionnante du phénomène d’exode rural.


En 1990, la région développe la zone franche de Golfito. Une idée merveilleuse qui, appliquée ailleurs – et je pense en particulier à l’arrière-pays tangérois, par exemple Tétouan, pourrait solutionner beaucoup de problèmes en un coup. Le principe en est le suivant : une zone commerciale franche spécialisée dans l’électro-ménager, l’équipement de maison, l’alcool et les vêtements, c’est-à-dire des biens de grande consommation mais pas particulièrement d’innovation, offre la possibilité aux costariciens et aux étrangers présents sur le territoire d’acheter, à hauteur de 1000 dollars deux fois par an seulement (soit 2 000 dollars) de biens totalement détaxés, sur simple présentation d’une «tarjeta de autorizacion de compras», que l’on vous délivre gratuitement à l’entrée. Mais attention : cette TAC doit se prendre la veille pour le lendemain, et si vous souhaitez acheter immédiatement, on vous taxera 20 000 colones, soit un peu moins de 40 dollars. Le but en est simple : vous obliger à consommer dans la région et favoriser le tourisme local. 20 000 colones, c’est à peu près ce que vous coûtera une nuit d’hôtel pas chère. De telle sorte que, la région étant assez isolée, lointaine de la Vallée Centrale, qui concentre l’essentiel de la population, mais aussi très jolie, devient un réel centre touristique, duquel d’ailleurs participe la fameuse réserve naturelle, qui est absolument magnifique. Mais aussi la mangrove pas loin, Golfo Dulce, où se rencontrent rivière et mer, et d’une manière générale, des paysages et une faune absolument paradisiaques. En prime, cela permet, au contraire des zone économiques dédiées à l’industrie, de soutenir les salaires, car pour le coup, l’argent gagné par les citoyens est immédiatement réinjecté dans l’économie. C’est parait-il très frappant en décembre, puisque le droit du travail impose à tous les employeurs de payer un treizième mois à cette période. La région est prise d’assaut, des tours-opérators locaux et à destination des ticos souhaitant s’équiper à Golfito s’organisent quotidiennement. Et en janvier, les gens n’ont plus un rond et tout rendu à l’économie. L’argent tourne ! Sur place, sincèrement, ça ressemble à Derb Ghalef. D’ailleurs, les habitudes des commerçants sont de manière déconcertante, les mêmes. Sauf que si ici, ils sont détaxés, ils ne font pas dans le tombé du camion et leur implantation ne fait pas vivre qu’eux-mêmes, mais grâce au système de tarjeta, toute la région.


Bien évidemment, ce modèle ne fonctionne que tant que nous sommes en économie libérale basée sur la folie de la croissance. Ce n’est donc pas une solution propre à sortir de la spirale menant à la crise systémique que l’on pressent. Cela n’adresse ni le problème de la production mondialisée et de ses dérives, ni de la destruction de richesse que ce modèle génère. En revanche, à courte échéance, elle peut permettre d’atténuer la sauvagerie du libéralisme et revivifier une région, tant que nous sommes toujours coincés en paradigme libéral. Elle a l’avantage de pousser à la protection des ressources et espaces naturels de la région, qui deviennent une ressource touristique, de favoriser un salaire minimum élevé sans pénaliser le marché intérieur, qui dépend de toute façon beaucoup d’importations, de limiter la contrebande puisque la population locale peut acheter légalement au même prix et de ne pas prendre d’options lourdes en terme industriel ou éducatif juste sur une stratégie économique ! Ce qui est primordial car le modèle de production est sur le point de changer radicalement, même sans crise économique systémique, du fait de l’évolution technologique… Mais c’est un sujet pour un autre jour !

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